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Traduit et adapté de l’anglais par l’éthologue Ellana Austen, ce texte rédigé par des spécialistes de la conscience animale (Andrews, Birch, Sebo et Sims, 2024) dans le cadre de la déclaration de New-York sur la conscience présente les fondements scientifiques d’un consensus émergent : de nombreuses espèces non humaines font l’expérience du monde de manière consciente. La version originale est disponible ici.
Des avancées rapides récentes
Les dix dernières années ont été particulièrement fécondes pour les sciences de la cognition et du comportement animal. De nouveaux résultats bouleversent nos certitudes : ils montrent que la vie intérieure de nombreux animaux non humains est bien plus riche qu’on ne le pensait, y compris chez certains invertébrés. En renouvelant le débat sur la conscience animale, ces découvertes s’appuient sur une série de cas frappants. En voici dix :
- Les corvidés peuvent être entrainés à rapporter ce qu’ils ont vu. Dans une étude de 2020 publiée dans Science, Andreas Nieder et ses collègues ont entrainé des corneilles noires à signaler leurs perceptions visuelles par des mouvements de tête. On les exposait à trois conditions : un stimulus lumineux intense, un stimulus à faible intensité ou l’absence totale de stimulus. Les corvidés rapportaient le plus souvent avec exactitude la présence d’un stimulus, leurs erreurs survenant principalement lorsque son intensité était faible. Tout au long de l’expérience, les scientifiques ont mesuré l’activité dans une région cérébrale associée à la cognition de haut niveau chez les oiseaux, le NCL. Ils ont constaté que l’activité du NCL correspondait à ce que les oiseaux rapportaient avoir vu, et non simplement à la présence du stimulus. En d’autres termes, l’activité du NCL semble refléter ce que les corneilles perçoivent visuellement.
- Les pieuvres fuient les endroits où elles ont ressenti de la douleur et recherchent ceux associés à un soulagement. Le test de préférence de place conditionnée a été développé pour évaluer la douleur chez les rats de laboratoire. En 2021, la spécialiste des céphalopodes Robyn Crook l’a utilisé avec des pieuvres. Crook a d’abord permis aux pieuvres de choisir entre deux compartiments dans un aquarium. Certaines pieuvres ont ensuite reçu une injection d’acide acétique lorsqu’elles étaient dans leur compartiment préféré. Ces pieuvres (mais pas les individus du groupe témoin ayant reçu une injection de solution saline) ont développé une aversion durable pour ce compartiment. Puis, après une nouvelle injection d’acide, certaines pieuvres ont reçu un anesthésique local dans le compartiment qu’elles aimaient le moins initialement. Ces pieuvres (mais pas les membres du groupe témoin) ont développé une préférence durable pour ce compartiment contenant les analgésiques. Chez un rat ou un humain, on conclurait de ces résultats que l’injection d’acide a causé une douleur que l’analgésique a soulagée : nous devrions en tirer les mêmes conclusions pour une pieuvre.
- Les seiches se souviennent des détails d’évènements passés spécifiques, notamment de la manière dont elles les ont vécus. Beaucoup d’animaux sont capables de se remémorer ce qui s’est passé, où et quand cela s’est produit. Une étude de 2020 est allée plus loin, en montrant que les seiches peuvent se rappeler la modalité sensorielle par laquelle elles ont perçu un objet (par exemple, si elles l’ont vu ou senti). C’est une capacité appelée « mémoire de la source » (source memory). Les chercheur·euses ont exposé des seiches à la vue ou l’odeur de crabes, poissons ou crevettes, puis les ont entraînées à indiquer si elles avaient vu ou senti chacune de ces proies après un délai de trois heures. Après l’entrainement, les seiches ont réussi à réaliser la même tâche avec de nouveaux animaux de proies, comme des moules ou des escargots.
- Les poissons nettoyeurs semblent réussir une adaptation du test du miroir. La question de la conscience de soi chez les animaux a longtemps été explorée en utilisant le test du miroir, qui vérifie si un animal tente de retirer une marque visible sur son corps après l’avoir vue dans un miroir. Dans une série d’études étonnantes publiées entre 2019 et 2023, des chercheur·euses ont montré que les poissons nettoyeurs peuvent passer les quatre phases de ce test. D’abord, lorsqu’ils voient leur reflet, ils réagissent avec agressivité, comme s’ils percevaient un rival. Ensuite, cette agressivité diminue et ils commencent à adopter des comportements inhabituels face au miroir, comme nager à l’envers. Puis, ils paraissent s’observer dans le miroir. Enfin, lorsqu’une marque colorée est placée sur leur corps, ils tentent de l’enlever en se frottant contre une surface.
- Les couleuvres rayées réussissent également une adaptation olfactive du test du miroir. Le test visuel de reconnaissance de soi n’est pas nécessairement adapté à toutes les espèces. Certains animaux, comme les serpents, s’orientent principalement grâce à l’odorat entre autres sens non-visuels. Une étude de 2024 a testé leur capacité à se reconnaitre à partir de disques de coton imbibés de différentes odeurs : (1) leur propre odeur, (2) leur propre odeur associée à la « marque » d’une autre odeur, (3) la « marque » seule, (4) l’odeur d’un serpent inconnu et (5) l’odeur d’un serpent inconnu associée à une « marque ». Les couleuvres ont passé plus de temps à explorer leur propre odeur associée à une marque que les autres odeurs. Cela suggère qu’elles sont capables de reconnaître leur propre odeur et de détecter lorsque celle-ci a changé.
- Les poissons-zèbres manifestent une forme de curiosité. De nombreuses espèces animales – dont les rapaces, les tortues et les abeilles mellifères – manifestent un intérêt pour la nouveauté en explorant et en cherchant de nouvelles informations. En 2023, des chercheur·euses ont étudié ce phénomène chez les poissons-zèbres. Ils ont constaté que ces poissons s’intéressent durablement à de nouveaux objets, mais que cet intérêt décroît plus vite à mesure que le nombre d’objets nouveaux augmente. Comme les poissons-zèbres explorent ces objets volontairement en l’absence de toute récompense, ils semblent trouver l’apprentissage de nouvelles informations intrinsèquement motivant.
- Les bourdons adoptent un comportement qui s’apparente à du jeu. Si la recherche sur la conscience animale s’est longtemps concentrée sur la douleur, les scientifiques s’intéressent de plus en plus aux signes d’expériences positives. Dans une étude de 2022, des chercheur·euses ont observé que les bourdons roulaient des petites balles en bois d’une manière conforme aux cinq critères du jeu : (1) Ils roulaient les balles pour le plaisir, sans objectif utilitaire. (2) Le comportement n’avait pas de fonction apparente. (3) Il ne s’agissait pas de la répétition d’un comportement utilisé dans un autre contexte (comme la recherche de nourriture ou la reproduction). (4) Les bourdons roulaient les balles de façon répétée, mais jamais exactement de la même façon à chaque fois. (5) Ce comportement de jeu survenait davantage lorsque les bourdons étaient détendus, ce qui suggère qu’il s’agissait d’une expérience plaisante, et pas d’une expérience stressante.
- Les écrevisses présentent des états similaires à l’anxiété, qui peuvent être atténués par des anxiolytiques. Plusieurs études publiées entre 2014 et 2017 ont examiné les réactions des écrevisses face au stress, afin d’évaluer leur pertinence comme modèle de l’anxiété. Les chercheur·euses les ont placées dans un labyrinthe avec des chemins sombres et d’autres éclairés. Les écrevisses ont tendance à explorer leur environnement, mais préfèrent l’obscurité. Après avoir reçu des chocs électriques, elles évitaient plus les zones éclairées. Lorsqu’on leur administrait des benzodiazépines, anxiolytiques chez les humains, elles redevenaient enclines à explorer les zones éclairées.
- Les crabes prennent des décisions flexibles en arbitrant entre plusieurs motivations. Un programme de recherche de long terme mené par Robert Elwood et ses collègues a étudié la manière dont les bernard-l’ermite et les crabes verts prennent des décisions face au risque. Une étude de 2024 a montré que les crabes préfèrent entrer dans un abri pour échapper à la lumière vive, mais évitent cet abri s’ils y ont reçu un choc électrique auparavant. Leur décision dépend alors de l’intensité du choc et de la luminosité. D’autres animaux, comme les rats, les iguanes et les abeilles, effectuent aussi des arbitrages (trade-offs) subtils en fonction de leurs souvenirs, entre des priorités opposées. Cela suggère qu’ils utilisent une forme de « monnaie commune » pour évaluer différents besoins, comme nous le faisons avec le plaisir et la douleur.
- Les mouches du vinaigre (drosophiles) présentent deux formes de sommeil, perturbées par l’isolement social. On sait depuis longtemps que les mouches dorment. Une nouvelle étude a permis d’induire deux types de sommeil distincts : un sommeil calme (faible activité cérébrale) et un sommeil actif (activité cérébrale soutenue malgré l’inactivité physique). Comme chez les humains, chez qui le sommeil lent et le sommeil paradoxal ont des fonctions différentes, les chercheur·euses émettent l’hypothèse que les deux formes de sommeil chez la mouche ont des rôles distincts : le sommeil calme régulerait le métabolisme et le stress, tandis que le sommeil actif soutiendrait les fonctions cognitives. Par ailleurs, une étude de 2021 publiée dans Nature a montré que le sommeil des drosophiles est perturbé par l’isolement social : elles dorment mieux lorsqu’elles sont entourées de leurs congénères.

