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Dans Soi-même comme un chien, l’écrivain et philosophe Nicolas Tavaglione raconte l’amitié qui s’installe entre lui et son chien et comment cette relation bouleverse sa conception des animaux et de leur place dans notre société. Le chapitre 24, que nous reproduisons ici, porte sur les intentions de “Totor” et l’intention chez les animaux.
Un jour, ce con de Totor est tombé dans l’eau du fleuve. Pour feinter un doberman costaud comme une locomotive et presque aussi rapide, Totor exécute un bond risqué — whizzz ! deux mètres depuis la rive — pour atterrir sur le tronc à moitié immergé d’un arbre mort abattu dans le limon, zip ! une patte qui ripe sur l’écorce humide et plouf ! le clebs à l’eau jusqu’au col. Pour la première fois de sa vie. Il a vite rebondi sur son tronc pour s’ébrouer et savourer la fraîcheur de cette soirée de printemps baignée encore de douce lumière ouvragée par les ramures. Le doberman attendait benoîtement. Leur amitié était scellée. Sur l’arrière-plan d’une crique aux eaux cristallines protégées du courant par de grands arbres tombés au feuillage d’un vert électrique, c’était beau comme la séquence inaugurale du prochain film Pixar.
Beau souvenir, que je ne peux partager sans recourir au « langage de l’intentionnalité », banal quand on l’applique à l’être humain. Barnabé désire boire une bière ; il croit qu’il y a une bière dans le frigo ; donc il se lève pour aller chercher une bière dans le frigo. Des désirs, des croyances, des actions qui en résultent : tel est en son plus simple appareil le langage de l’intentionnalité que nous employons mille fois par jour pour comprendre les actions d’autrui et réagir en conséquence. On ne peut « raconter une histoire » — du récit de la bataille de Waterloo au compte-rendu d’un cabinet ministériel en passant par l’anecdote de ma dernière soirée avec Frédéric Beigbeder — sans attribuer des intentions à des acteurs. Mais alors comment faire, sans tomber dans l’anthropomorphisme, pour raconter des histoires d’animaux ? Si l’approche de Wittgenstein est la bonne, on ne peut pas : sans intentions, on raconte une autre histoire — celle d’objets inertes, telles des boules de billard, gouvernés par des lois physiques opérant sans médiation d’une conscience subjective. Donc Totor veut des croquettes ; il croit qu’il y a des croquettes dans ma poche ; c’est pour ça qu’il renifle en ce moment ma poche en couinant comme un oisillon.
Il me semble qu’à peu près tout le monde à peu près partout dans le monde au cours d’à peu près toutes les périodes de l’histoire humaine partage ce minimum syndical du rapport pragmatique aux animaux. Donc au fond dans cette histoire, personne ne croit vraiment à la « théorie cartésienne » des animaux — à part quelques savants fous. La théorie cartésienne, c’est celle de l’animal-machine : il a l’air vivant mais c’est un automate sans subjectivité, sans intention et sans action volontaire.
Le philosophe Mark Rowlands, qui a vécu dix ans auprès d’un loup, donne de la théorie cartésienne la très jolie description suivante : « Les animaux, selon Descartes, sont comparables aux automates des jardins du château de Versailles. Le circuit hydraulique qui actionne ces derniers est remplacé par ce qu’il nomme “les esprits animaux”, et les tubes dans lesquels circule l’eau sont remplacés par des fibres nerveuses. Mais l’idée est la même. Lorsque vous donnez un coup de pied à un chien, ce stimulus externe provoque la stimulation des fibres nerveuses, ce qui entraîne à son tour la rétraction de tissus dans la moelle nerveuse. Cela déclenche l’ouverture d’un orifice au niveau du cerveau, puis l’émission d’esprits animaux gazeux qui circulent dans les nerfs, les muscles et les tendons. La gueule du chien s’ouvre, et il aboie. Mais il n’y a aucune activité mentale. Le chien ne ressent pas davantage la douleur que l’automate à l’effigie de Diane ne ressent la gêne. Dans le cas des animaux comme dans celui des automates, il y a de la lumière, mais personne dans la maison. »
Il y a de la lumière, mais personne dans la maison : l’image est efficace et résume l’essentiel. Mais à part quelques scientistes jaunis dans le formol, qui croit vraiment à ces billevesées ? Même pas les gens qui participent aux boucheries — comme en témoigne le regretté Joseph Ponthus dans À la ligne, où il raconte son ordinaire de prolétaire des abattoirs : « Pas une sieste pas une nuit sans ces mauvais rêves de carcasses/De bêtes mortes/Qui me tombent sur la gueule/Qui m’agressent/Atrocement/Qui prennent le visage de mes proches ou de mes peurs les plus profondes. » Quand on travaille dans une décharge de vieilles autos, on ne connaît pas ce genre de retour de flammes. Parce que même les travailleurs des abattoirs voient les animaux comme des êtres vivants doués de quelque chose qui ressemble à nos « Moi ». Ils voient donc des cadavres au lieu de pièces détachées.
Au fond il me semble évident que si j’ai une âme, Totor en a une aussi ; si j’ai un Moi, Totor aussi ; si je suis un sujet sensible doué d’intentions et capable de communication, Totor aussi. Je crois que c’est, non pas une extrapolation empirique sur les capacités mentales supposées de tel ou tel bestiau, mais une « nécessité grammaticale » à la façon de Wittgenstein — qui est à la racine de notre distinction entre un animal et une chose inerte. Alors, en gros, qu’on arrête de m’emmerder avec l’anthropomorphisme. Comme l’a très bien résumé un jour Lady Muscade : « Tu es un être humain. On ne peut pas te demander de réfléchir aux animaux sans employer le langage humain. Et on ne peut attendre d’un être humain qu’il parle la langue des chiens. Ce serait aussi con que de demander aux chiens de parler français. »
Nicolas Tavaglione, Soi-même comme un chien, La Veilleuse, 2024.

