Véganisme et société : lorsque l’abolitionnisme s’impose À propos de Thomas Lepeltier, Les véganes vont-ils prendre le pouvoir ? (2019)

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Les véganes vont-ils prendre le pouvoir ? C’est la question à laquelle répond Thomas Lepeltier dans son dernier ouvrage, paru en 2019 aux Éditions Le Pommier. Rachel Frenette nous en propose une recension.


Il est possible que le véganisme s’impose à la société. C’est du moins ce que Thomas Lepeltier cherche à démontrer dans son court essai Les véganes vont-ils prendre le pouvoir ? (Le Pommier). S’adressant autant « aux curieux qui voudraient s’informer […] qu’aux sceptiques et adversaires de cette transition vers le véganisme » (p.10), le spécialiste en Histoire et Philosophie des Sciences met en avant le réalisme d’un projet politique, mais aussi les fondements éthiques qui le justifient. Il trace une analogie entre esclavagisme et élevage, afin de dénoncer la logique spéciste qui est à la source du problème éthique. Comme des esclaves, les animaux d’élevage sont utilisés et vendus. Bien entendu, ils ont cette particularité d’être mangés ; cette différence n’est pas anodine. Dans les deux cas, toutefois, l’intérêt d’un être sensible à être libre n’est pas reconnu. L’élevage étant socialement accepté, ce parallèle avec une pratique condamnée met en lumière une certaine incohérence. Cette réflexion jette les bases pour concevoir la suite, davantage pratique : comment une société végane est-elle possible ?

Avant d’aborder des aspects plus méthodologiques, Lepeltier déconstruit certaines craintes et croyances infondées (bien que fort répandues) suscitées par la perspective d’une société végane. Sans trop de surprise, il nous rappelle que les experts en nutrition considèrent que l’alimentation végétalienne est saine et parfaitement adaptée aux besoins nutritifs humains. Pour ce qui est de la question du goût, il suffit de se rappeler les limites de l’argument du plaisir, en pensant par exemple au cas de la pédophilie. Enfin, certains s’inquiètent que l’abolition de l’élevage puisse entraîner l’extinction d’espèces animales. Ils ont raison ; les vaches laitières et les poules pondeuses n’existent que parce qu’elles sont exploitées. Or, justement, ces animaux étant mis au monde pour être traités comme de simples moyens, leur disparition ne serait un drame ni pour eux-mêmes, ni pour les écosystèmes. À partir du moment où l’on juge que traiter des animaux comme des moyens est immoral, « Tous les inconvénients que l’on pourrait ainsi entrevoir ici ou là suite à l’abolition de l’élevage ne sont-ils pas insignifiants devant l’enjeu éthique ? » (p. 49). 

L’abolition étant souhaitable, c’est en la revendiquant clairement et radicalement qu’il faut passer le message politique. Par conséquent, Thomas Lepeltier s’attaque (et c’est à mon avis une grande force du livre) à l’approche réductionniste. En se bornant à demander une réduction de la consommation de produits animaliers, cette dernière perd de vue son objectif et les motifs éthiques qui le sous-tendent. À cet égard, Lepeltier est intransigeant : le message du véganisme ne doit pas être édulcoré. Dès lors que l’on comprend l’enjeu éthique de l’élevage, revendiquer une société végane est une solution radicale mais nécessaire. Et cela n’exclut pas que la transition se fasse progressivement. Il faut bien distinguer « d’un côté, ce qui les incite à changer […] et, d’un autre côté, les conseils qui peuvent les aider à franchir progressivement les étapes dans ce changement » (p.85). Bref, il ne faut pas oublier que le véganisme étant par nature éthique, il s’inscrit dans une réflexion sur le bien et le mal. Ce qui peut apparaître comme de l’intolérance ou de la rigidité reflète donc plutôt la cohérence de cette position : les véganes refusent de promouvoir des comportements qu’ils jugent immoraux. 

Certes, la transition vers un monde végane ne se fera pas du jour au lendemain. Mais cela ne lui enlève pas sa légitimité ni sa raison d’être. Un parti animaliste est né aux Pays-Bas et ses députés ont été élus à peine quatre ans plus tard. En France, on note l’entrée récente du parti animaliste dans de nombreuses mairies. Il faut donc reconnaître que « l’audience de cette cause ne cesse d’augmenter auprès des citoyens » (p. 109). Le système politique est ainsi un bon moyen pour passer le message abolitionniste et entreprendre des mesures concrètes, mais il n’est pas le seul. Après tout, « le véganisme n’est pas une question de droite ou de gauche » (p. 111), mais bien d’éthique et de justice. Lepeltier rappelle qu’aujourd’hui, on peut s’imaginer une transition d’autant plus douce grâce aux nombreux produits alimentaires de substitution. Ces derniers imitent le goût, la texture ou les arômes des produits animaliers. On cherche même à cultiver de la viande en laboratoire. L’arrivée de tels produits sur le marché permet de penser une transition qui passerait presque inaperçue.

C’est ainsi que l’auteur termine son essai par un épilogue inspiré, où il imagine une société devenue végane.  La transition se fait agréablement, en raison de la gastronomie végétalienne « devenue alléchante et omniprésente » (p. 136). On en découvre la chronologie. L’utilisation d’animaux sauvages dans les Image 3_Rachelcirques est d’abord interdite. Par la suite, la présence constante de militants animalistes renforce l’idée déjà répandue que l’élevage a besoin d’être réformé. Toutefois, on constate rapidement l’absurdité des discussions sur des réformes et l’on convient socialement qu’il faut abolir l’élevage. Au Parlement, une loi est votée et l’on donne sept mois aux éleveurs pour se réorienter. Bientôt, l’élevage ne sera plus une réalité et le véganisme sera imposé. 

Dans la mesure où il nous permet de concevoir la possibilité d’une société végane, autant par des liens historiques que par des arguments éthiques, le projet de Thomas Lepeltier semble être réussi. Sous ses allures de recette, l’argumentation est simple, précise et directe. On pourrait tout au plus lui reprocher un manque de fluidité entre les différents chapitres. Néanmoins, le fil conducteur demeure toujours clair et explicite. Le livre donne de l’espoir, mais n’apporte finalement pas tant d’innovation. Plusieurs des arguments présentés sont déjà connus. Mais son objectif n’est pas tant de révolutionner la réflexion éthique autour du véganisme que de montrer son applicabilité. En ce sens, l’ouvrage parvient à cibler les angles morts dans l’argumentaire des défenseurs de l’élevage. Il fera donc le bonheur d’antispécistes parfois à court de munitions lors des soupers de famille et éclairera ceux qui pensent encore que l’abolition de l’élevage est utopique. Les véganes vont-ils prendre le pouvoir ? Sans aucun doute !


Rachel Frenette est étudiante à la maitrise en philosophie à l’Université de Montréal et boursière du groupe de recherche interuniversitaire sur la normativité (GRIN).

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