Quand le socialisme a rencontré l’animalisme À propos de Roméo Bondon, Le bestiaire libertaire d’Élisée Reclus (2020)

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Élisée Reclus s’intéressait particulièrement à « ces autres exploités » que sont les animaux. Dans ce livre, Roméo Bondon montre que l’œuvre du célèbre géographe français, à la fois végétarien et contempteur des abattoirs et de la pêche industrielle, témoigne d’une sensibilité antispéciste conjuguée à des convictions socialistes et libertaires. 

Élisée Reclus (1830-1905) est surtout connu comme géographe et accessoirement en sa qualité de penseur de l’anarchisme. Sa Nouvelle Géographie universelle, publiée en dix-neuf volumes entre 1876 et 1893, lui a accordé une renommée mondiale qui a fait de lui l’égal de Louis Pasteur pour la géographie. De façon souvent anecdotique, il est indiqué dans sa biographie qu’il était végétarien, mais Roméo Bondon, lui aussi géographe de formation, vient de consacrer une première monographie à la place des animaux dans l’œuvre de Reclus.

Dans une lettre à son confrère Richard Heath, également historien de la paysannerie britannique, Reclus écrit : « Si nous devions réaliser le bonheur de tous ceux qui portent figure humaine et destiner à la mort tous nos semblables qui portent museau et ne diffèrent de nous que par un angle facial moins ouvert, nous n’aurions certainement pas réalisé notre idéal. Pour ma part, j’embrasse aussi les animaux dans mon affection de solidarité socialiste. […] Ma ferme confiance est que notre société harmonique doit embrasser non seulement les hommes, mais aussi tous les êtres ayant conscience de leur vie. »

Ces propos correspondent aujourd’hui à des thèses antispécistes mais il serait anachronique de se contenter de voir en Reclus un simple précurseur. Bondon s’attache plutôt à replacer la pensée de Reclus à la fois dans son œuvre de géographe et dans le contexte de l’époque, marqué par le développement de l’anarchisme. Car chez Reclus, les luttes pour les animaux et pour le socialisme sont consubstantielles. Ces luttes visent à l’émancipation des individus, rejetant toute idée de hiérarchie naturelle.

Impliqué dans les débats de son temps, Reclus s’oppose au social-darwinisme et, fort de ses observations mais aussi de celles menées par Pierre Kropotkine – un autre géographe anarchiste – en Sibérie (1862-1866), Suède et Finlande (1871-1873), il explique avec que c’est l’entraide et non la lutte pour les ressources qui doit être considérée comme moteur de l’évolution (p. 64-65). À ce titre, il estime que les combats de chiens sont à proscrire, comme la boxe d’ailleurs (p. 56). Sur un mode un peu lyrique, Reclus considère que tous les êtres ayant conscience de leur vie doivent être inclus dans une « Grande famille » car l’humain est bien un animal. Bondon analyse cette idée dans une section originale de son ouvrage, « L’association pour horizon, la solidarité comme principe ». Il note avec justesse : 

« Si l’Homme refuse bien souvent le qualificatif d’animal – à juste titre quand il est question d’inférioriser des individus, comme c’est le cas dans maintes situations d’oppression, à tort lorsqu’il s’agit de vanter un orgueilleux suprémacisme humain –, Reclus, en plus de rappeler ce qu’il y a d’animal dans l’espèce humaine, invite les animaux les plus proches des humains à partager leur dénomination. »

Les animaux non humains sont considérés comme « ces autres exploités » (titre de la deuxième section du livre) et Reclus fait part de son indignation lorsqu’il découvre les « usines à viande » de Chicago, lors de ses voyages aux États-Unis en 1889 et 1891 (p. 36-40). Ces abattoirs dantesques aux dimensions industrielles le révulsent. Il note « ce n’est pas exactement une chaîne de montage, mais une chaîne de désassemblage », mettant là en exergue un parallèle qui pourra être fait, cinquante ans plus tard, avec les centres d’extermination nazis.

Attaché aux mots, Reclus explique que les animaux sont considérés comme de la « viande sur pieds ». Le terme même d’élevage est critiqué à propos des cochons et moutons obtenus par croisement de races : « Et c’est à produire des monstres pareils que nous appliquons l’expression “d’élevage” !». De même, Bondon rapporte plus loin ces propos de Reclus sur les concours agricoles : « Qu’il suffise de rappeler le hideux spectacle de ces masses de chair, à peine capables de se mouvoir, porcs primés dans les concours agricoles » (p. 83-84). Les vidéos de L214 tournées dans les élevages aviaires ne montrent pas autre chose, avec des poulets qui ne peuvent plus tenir sur leurs pattes.

La section du livre sur l’éducation mutuelle souhaitée entre hommes et animaux est sans doute la moins pertinente du livre. S’il est juste de rendre compte des idées de Reclus sur le sujet, cela peut sembler moins pertinent aujourd’hui. De même, Bondon s’appuie sur l’humilité revendiquée par Reclus pour prendre parti contre le mouvement visant à intervenir dans la nature pour réduire la souffrance des animaux sauvages (p. 108-111). L’auteur évoque le mouvement RWAS comme une « aporie » en citant le grand géographe : « Il est certain que si nous avions l’idée chimérique de pousser la pratique de la théorie jusqu’à ses conséquences ultimes et logiques, sans souci de considérations d’autre nature, nous tomberions dans l’absurdité pure. » 

Le livre de Bondon est plus intéressant lorsqu’il expose des aspects méconnus de la pensée de Reclus, en lien avec la cause animale. Il note par exemple que Reclus s’est aussi penché sur le sort des poissons, aujourd’hui encore souvent les grands oubliés du militantisme. Reclus dénonce la pêche industrielle usant de « moyens honteux de destruction en masse » (p. 40). L’auteur s’intéresse aussi à la façon dont le régime strictement végétarien de Reclus (à partir de 1892), dont la capacité de travail allait de pair avec la frugalité de ses repas, était perçu par ses contemporains (p. 31-33). Au Figaro, on se moquait de l’alimentation de Reclus (qui mangeait un « vol-au-vent aux salsifis ») de la même façon qu’aujourd’hui la végéphobie s’étale encore à longueur de pages.

Dans bien des domaines, Reclus a perçu la richesse de la cause animale, prévenant aussi d’éventuelles dérives : « Il ne s’agit nullement pour nous, écrit-il, de fonder une nouvelle religion et de nous y astreindre avec un dogmatisme de sectaire » (p. 112). Ceci dit, dans l’idée anarchiste d’une « propagande par le fait », Bondon estime que le prêche par l’exemple a montré « peu d’efficacité ». Une enquête approfondie sur les communautés végétaliennes du début du XXe siècle aurait pu permettre d’être plus nuancé sur ce point.

Quoi qu’il en soit, avec ce livre sur la place des animaux dans la pensée libertaire de Reclus, Roméo Bondon apporte déjà des pages passionnantes pour qui s’intéressera à la géographie, à l’anarchie, à l’éthique ou à la cause animale, ce qui laisse espérer un large lectorat.

 

Jérôme Ségal est maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne et auteur de Animal radical. Histoire et sociologie de l’antispécisme (Lux, 2020). 

 

Photo : Élisée Reclus vers 1893 (Wikipedia)

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