Pour une alimentation sur-naturelle

Temps de lecture : 15 minutes

Plébiscitée tant par les consommateurs que par les publicitaires, l’alimentation naturelle (si elle existe) est souvent opposée aux spécialités végétales issues de l’industrie agroalimentaire et à certaines techniques culturales. Pourtant, le critère de naturalité n’étant pas pertinent en soi, une alimentation non naturelle peut s’avérer meilleure pour la santé, l’environnement et les animaux.


Au fil de l’évolution humaine, notre cerveau a adopté des modes de fonctionnements permettant une évaluation ou une action performante dans un milieu naturel, mais se révélant souvent inadaptés à notre environnement moderne. Parmi ces fonctionnements, les biais cognitifs nous mènent à systématiquement commettre des erreurs rationnelles. En particulier, nous avons tendance à nous dire que tout arrive pour une bonne raison 1 et à surestimer le rôle des causes intentionnelles2.

En conséquence, nous avons souvent l’intuition que l’existence durable de quelque chose nous indique que ce qui est (la Nature) nous prescrit ce qui doit être (l’éthique). Nous imaginons volontiers qu’une volonté supérieure (contre laquelle nous ne pouvons pas grand chose) en a décidé ainsi. Associée à la tendance à surestimer la difficulté à changer ce qui existe depuis très longtemps, cette illusion d’une volonté supérieure nous mène à accepter la fatalité d’inégalités, que celles-ci soient innées, acquises, biologiques, culturelles ou (comme souvent) un peu de tout cela à la fois. Parmi ses pires conséquences, l’intuition selon laquelle la Nature nous prescrit3 ce que nous devons faire a été utilisée pour justifier a posteriori de nombreuses injustices4 : domination de la noblesse et des castes supérieures, domination des hommes adultes sur les femmes et les enfants, domination des humains sur les animaux ou encore domination de telle race sur telle autre. Selon le temps et les époques, la volonté supérieure invoquée pour justifier l’immuabilité de l’ordre des choses relève à la fois de la Nature et du monde des esprits, d’un Dieu ayant fixé définitivement ce que devait être sa Création (dans les religions du Livre) ou encore d’une Nature imposant ses règles et ses lois (comme c’est souvent le cas dans notre société mal sécularisée).

Utilisée depuis l’Antiquité, l’invocation de la Nature pour justifier l’éthique d’un choix est cependant très contestable. En particulier depuis le philosophe John Stuart Mill, il est relativement clair que ce qui est naturel n’a pas de lien avec ce qui est bon ou mauvais. Ainsi, cette intuition que nous avons d’une Nature nous prescrivant ses lois, nous amène à des conclusions que nous tentons de rationaliser en argumentant en termes de stabilité sociale, de santé, d’écologie, etc. Plutôt que de nous attaquer de front à cette idée de Nature, comme cela a déjà été fait par d’autres5, nous allons ici tenter de répondre à l’argumentation rationnelle en faveur d’une alimentation naturelle. Le naturalisme prescriptif est lourd de conséquences en ce domaine puisqu’il sous-tend le rejet de nombreuses évolutions de notre système agro-alimentaire favorables au végétal, en vouant aux gémonies le glyphosate, les OGM, les engrais de synthèse ou encore les faux steaks végétaux (artificiels et ultra-transformés), les viandes in vitro ou autres substituts de laits (les raisons invoquées, on le verra, ne sont souvent guère tenables). Combattre la prescription naturaliste sur tous les fronts, y compris celui de l’alimentation où elle est si bien ancrée, fragiliserait certainement son emprise sur le maintien d’injustices sociales entre humains et envers les autres animaux. En outre, pratiques spécistes et opinions spécistes sont interdépendantes. Agir en faveur d’une alimentation plus végétale diminue la dépendance au quotidien aux pratiques spécistes et facilite l’abandon des croyances permettant de les justifier.

Dans le cadre de l’alimentation et des modes de production agricoles, l’idée de naturalité se superpose à deux caractéristiques :

  1. l’ancienneté des modes de production, voire leur préexistence à l’apparition de toute technologie, aux débuts de l’humanité ;
  2. le faible nombre de transformations subies par les produits bruts à l’origine de l’aliment.

Cet article décrit tout d’abord ce que pourrait être une alimentation tout à fait naturelle (dans un sens où « nature » est opposé à « culture » et à « technologie »). Ensuite, considérant que personne (ou presque) n’adhère à cet idéal extrême, il discute de l’intérêt d’une alimentation davantage naturelle que ce qui est commun actuellement en France.

Sans défendre l’intégralité des technologies déployées par l’industrie agroalimentaire, cet article plaide pour une alimentation meilleure que naturelle, en montrant comment l’idéal du naturel, illustré entre autres par le développement du « bio » et le rejet en bloc des avancées technologiques, peut aller à l’encontre de notre santé, de la protection de l’environnement et des autres animaux.

L’agriculture n’est jamais naturelle

Carottes artificielle (à gauche) et naturelles (à droite).

L’agriculture végétale, en tant que pratique humaine, n’est pas naturelle. Elle est issue d’une avancée technologique et culturelle. Tous les fruits, légumes et céréales que nous mangeons sont issus de siècles (voire de millénaires) de sélections par les humains. Génération après génération (de plante), nous avons privilégié les variétés qui fournissaient la meilleure alimentation, en quantité comme en goût.

Ce processus d’amélioration technique est parti, il y a plus de 11 000 ans, de la favorisation des plantes comestibles par le désherbage et la préservation de graines, pour arriver à l’ensemble des procédés utilisés de nous jours (irrigation, labour, hersage, récolte mécanique, rotation des cultures, fertilisation, lutte mécanique et chimique contre les champignons, les plantes et les animaux qui nuisent au rendement, etc.).

Évidemment, l’élevage n’est pas plus naturel : les animaux consommés par les premiers hominidés étaient principalement des insectes, des larves ou des charognes laissées par des prédateurs dotés de griffes et de crocs6. La chasse au gros gibier demandait déjà un début de technologie. La capture de plus gros animaux, la sélection des individus les plus dociles, leur enfermement, les soins vétérinaires, l’enrichissement de leur nourriture à travers l’agriculture végétale… tout ceci est aussi issu d’évolutions technologiques.

Voulez-vous vraiment une alimentation naturelle ?

Alors que les premiers hominidés étaient dépendants d’un large territoire pour trouver leur nourriture, devaient consommer une grande quantité de plantes peu nutritives et ne pouvaient s’alimenter que de ce qu’ils pouvaient trouver chaque jour à se mettre sous la dent, l’agriculture nous a permis (après des millénaires d’innovations technologiques) de nous mettre à l’abri de la faim7.

Est-ce que vous pouvez imaginer ce que donneraient sept milliards d’humains allant jusqu’au bout de cette recherche d’alimentation naturelle, récoltant des kilos d’herbes pour un seul repas, mâchonnant écorces et tubercules et allant grattouiller le museau des sangliers avec leurs ongles plats ? Conseiller une alimentation à ce point naturelle à la population actuelle serait absurde, mais aussi une catastrophe pour l’environnement, les animaux sauvages et notre santé. Certains peuvent regretter que les humains aient ainsi multiplié leur population par cent mille et irrémédiablement impacté les écosystèmes. Mais gageons que nul adepte du naturel ne juge vraiment préférable de retourner (à pied) vivre dans le rift est-africain pour se nourrir toute l’année de fruits et de larves.

Certaines personnes pourraient argumenter que la physiologie humaine s’est adaptée pendant des centaines de milliers d’années à un certain style d’alimentation et que nous en éloigner ne ferait que créer une inadaptation entre notre physiologie et nos nouveaux modes alimentaires. Mais ce serait mal comprendre le mécanisme d’évolution darwinienne8 : que notre physiologie soit optimale pour une alimentation donnée (ou contrainte) ne signifie pas que cette alimentation soit la meilleure possible pour cette même physiologie. Ainsi, si nos corps se sont adaptés pour faire face aux grands risques de contamination bactérienne de nos aliments, ou peuvent réagir à une disette prolongée en dissolvant notre masse musculaire, il paraît évident que reproduire volontairement ces situations n’est pas une bonne idée.

Si une alimentation totalement naturelle ne ferait pas envie à grand monde, qu’en est-il d’une alimentation seulement un peu plus naturelle que l’alimentation conventionnelle, utilisant avec parcimonie la technologie humaine ?

La nature, c’était il y a longtemps ?

Parfois, quand les gens parlent de nature, ils parlent surtout de ce qui se passait en des temps immémoriaux. Disons… à la jeunesse de leurs arrière-grands-parents. C’est un peu comme penser qu’un paysage est « naturel » lorsqu’on voit une campagne française, alors que cette dernière est totalement façonnée par l’activité agricole. On peut raisonnablement se dire que si une technologie existait il y a plus de 150 ans9 (comme le fongicide appelé « bouillie bordelaise », la chaux ou la paraffine, toutes trois autorisées en bio10), alors elle est assez naturelle pour nos contemporains. Au contraire, lorsqu’elles entrent dans le processus de production d’un aliment, toutes les technologies postérieures au xixe siècle pourront lui faire perdre son caractère « naturel ». C’est le cas, entre autres, des herbicides ou pesticides récents, des additifs alimentaires ou même des emballages plastiques.

L’alimentation de cette époque nous paraîtrait certainement plus naturelle, mais nous semblerait-elle pour autant enviable sans l’apport de tous ces procédés considérés à l’époque comme artificiels que sont la mise en conserve (1795), la cuisson au gaz (1820), la congélation (1861), la pasteurisation (1865), la lyophilisation (1906) ou encore la surgélation (1929) ? Mais qu’était donc l’alimentation des Français au xixe siècle11 ? La fameuse gastronomie française n’était l’apanage que de quelques cuisiniers à la mode. Le pain constituait la base de l’alimentation, la soupe était consommée à tous les repas de la journée, la pomme de terre était un substitut à la bouillie de céréale habituelle et la viande de boucherie était un luxe quasi inaccessible. L’alimentation était saisonnière et fortement déséquilibrée, en relation étroite avec le succès des récoltes. La disette, la mauvaise qualité de l’eau, l’alcoolisme et le caractère parfois frelaté des produits alimentaires (les additifs conservateurs n’avaient pas encore été inventés) contribuaient à maintenir l’espérance de vie au-dessous de 50 ans. Depuis longtemps, l’alcool était considéré comme une boisson fortifiante. Il n’était pas rare d’en donner à des bébés et le vin était servi dans les écoles publiques à des enfants de moins de 14 ans jusqu’en 195612.

Publicité anti-alcoolisme

Au début du xxe siècle, les ligues anti-alcool prétendaient déjà que l’alcool n’était pas naturel, pour en décourager la consommation (assez fréquemment, jusqu’en 1950, en faisant la distinction entre les vieux alcools dits « naturels » et les alcools « industriels » plus récents). Ainsi, ce qui a paru un temps « non naturel » a tendance à devenir  « naturel » aux yeux des générations suivantes. L’emblématique boîte ronde en bois léger de nos fromages, passant maintenant pour un emballage  « naturel », est par exemple une invention industrielle de la fin du xixe siècle.

«Tableau d’anti-alcoolisme par le Dr Galtier-Boissière » – vers 1900.

Quand on regarde l’évolution de l’espérance de vie d’une époque à l’autre (ou d’un pays à l’autre), on peut se douter que c’est la technologie disponible qui contribue à améliorer la santé humaine, et non son évitement. Quand bien même cette augmentation de l’espérance de vie serait davantage causée par l’accès à la médecine et l’hygiène que par l’accès aux technologies agricoles et alimentaires, il n’en reste pas moins que ce sont bien les synthèses chimiques (de la fabrication du savon à la chimie fine) et les appareillages complexes qui nous permettent de nous tirer d’une situation naturelle peu enviable. Le lien entre les technologies agro-alimentaires et médicales n’est pas anecdotique, puisqu’elles font face à la même opposition naturaliste prescriptive, comme en témoigne l’omniprésence des remèdes dits naturels dans les magasins bio.

L’espérance de vie à la naissance en France, Institut national d’études démographiques.

Espérance de vie en fonction du PIB pour 163 pays. Nicole Chapuis-Lucciani, «Anthropologie du vieillissement et de la longévité», in L’homme et sa diversité. Perspectives et enjeux de l’Anthropologie biologique, CNRS Éditions, 2017.


Un point sur les aliments transformés

Plusieurs études ont démontré une corrélation entre consommation d’aliments très transformés (plats à réchauffer, snacks, charcuteries, sodas, etc.) et obésité, hypertension ou cancers, ainsi qu’avec un plus fort taux de mortalité13 (une fois neutralisés d’autres facteurs tels que l’âge, le poids et le niveau d’activité physique). Mais ce n’est pas en soi la richesse de la liste des ingrédients ni le nombre d’étapes entrant dans la fabrication qui permet d’aboutir à ce résultat. La raison en est que bien souvent, les aliments qui entrent dans cette catégorie d’ultra-transformés, qu’il s’agisse du saucisson (pourtant perçu comme « naturel ») ou du nugget de poulet, sont pauvres en fibres et riches en calories, en graisses saturées, en glucides raffinés et en sel. Si certains contaminants (issus par exemple des modes de cuisson) ou additifs plus récents sont aussi soupçonnés d’aggraver le tableau, les coupables avérés sont présents dans notre assiette depuis fort longtemps.


Les technologies de conservation des aliments, les additifs nutritionnels (vitamines et oligo-éléments) et la diversité végétale hors saison nous permettent d’avoir une qualité alimentaire bien meilleure qu’il y a un siècle. La tendance à rechercher le naturel n’est pas propice à l’amélioration de notre santé en ce qu’elle nous fait rejeter des technologies vertueuses tout en abaissant notre méfiance envers des pratiques alimentaires identifiées comme naturelles mais dont la nocivité est pourtant avérée, comme la consommation de charcuteries ou la cuisson au barbecue ou « au feu de bois ». En ce sens, « alimentation naturelle » ne rime pas avec « alimentation saine ».

Faciliter le réensauvagement et le stockage de carbone

Si l’agriculture bio ne demande pas d’abandonner toute technologie née au xxe siècle, et en particulier les tracteurs, elle repose sur l’exclusion de nombre d’entre elles. Sa généralisation est-elle réellement souhaitable ? Un système agro-alimentaire davantage naturel que ce qu’il est actuellement serait-il forcément bénéfique à l’environnement ? L’Europe ayant achevé sa transition démographique, l’augmentation de la productivité s’est décorrélée de l’augmentation de la population (autrefois limitée par les famines). L’utilisation d’herbicides comme le glyphosate ciblant spécifiquement la photosynthèse permet de diminuer le recours au labour14 pour contrôler les adventices et ainsi de stocker davantage de carbone dans les sols. En un siècle, l’amélioration des techniques agricoles végétales a permis de produire toujours plus en utilisant moins de terres15.

Évolution des rendements agricoles en France – Agreste Primeur, n°210, 2008.

Ceci a permis de libérer d’immenses territoires pour le réensauvagement. L’amélioration du rendement par hectare est un facteur absolument crucial pour capter un maximum de carbone grâce aux forêts16 et laisser la vie sauvage se développer. Ainsi, avec un rendement moyen par hectare qui était celui du milieu du xixe siècle, pour continuer à produire les 27,7 millions de tonnes de céréales nécessaires à nourrir les Français (6,8 millions de tonnes) et leur bétail (20,9 million de tonnes)17, il nous faudrait utiliser au moins cinq fois plus d’hectares, soit un tiers de la France métropolitaine !

Evolution de la superficie forestière – Inventaire Forestier IGN 2018

Alors que la surface forestière française a presque doublé depuis 200 ans, revenir aux rendements antérieurs demanderait de raser la totalité de nos forêts pour satisfaire la demande actuelle en grains. Au contraire, accepter de nouvelles technologies, notamment certains OGM, permettrait de libérer encore plus d’espaces naturels.  

Historique du rendement du maïs par région – USDA NAS et FAO Stat

Des technologies utiles

Certaines technologies agricoles ont un impact écologique positif insoupçonné. L’alimentation végétale est presque toujours moins nocive que la production de produits animaux en ce qui concerne la biodiversité (marine18 et terrestre19) ou le climat20.

Émissions de GES des aliments à travers la chaîne d’approvisionnement

Ainsi, quasiment toutes les technologies facilitant une alimentation végétale variée tout au long de l’année et permettant ainsi de diminuer l’alimentation d’origine animale ont un impact environnemental positif21, que ce soit en facilitant la production hors saison (serres et tunnels), le transport (porte-conteneurs, camions) ou la conservation (congélation, emballages, conserves,etc.). Pourtant souvent montrées du doigt, ces pratiques sont bien moins délétères pour le climat et demandent moins de surfaces cultivées que la production de viande, fût-elle bio et locale22. Ainsi, une étude de Solagro intitulée Le revers de notre assiette23 et portant sur 29 000 personnes en France a établi que si la consommatrice bio moyenne utilisait 23% de surface en moins et émettait 37% de CO2eq24 en moins que la moyenne des consommatrices pour son alimentation, c’est surtout parce qu’elle consomme davantage de produits végétaux. Au total, neuf dixièmes des empreintes climatiques et surfaciques de notre alimentation sont dues aux produits animaux. À consommation alimentaire équivalente, le bio émet au contraire 3% de gaz à effet de serre en plus et utilise 37% de surfaces supplémentaires !

Émissions de gaz à effet de serre liées à la production d’un kg de nourriture en système bio – Jean-Marc Jancovici, « Combien de gaz à effet de serre dans notre assiette ? », blog personnel, 2016.

Cette situation est même avérée sans prendre en compte un autre aspect problématique et surprenant de l’agriculture dite naturelle : dans sa volonté de se séparer symboliquement de l’industrie chimique en interdisant l’utilisation directe de certains fertilisants, l’agriculture bio utilise les animaux comme des sortes d’emballages intermédiaires rendant « plus naturels » les éléments minéraux ou de synthèse qui transitent à travers leurs corps. Les animaux sont nourris avec des aliments issus de champs et prairies fertilisées de manière conventionnelle, puis les éléments fertilisants se retrouvent dans leurs déjections, qui vont à leur tour servir d’engrais pour l’agriculture biologique.  Actuellement, les excréments issus des élevages sont surabondants et l’agriculture biologique, en laissant plus souvent sortir les animaux, diminue la quantité de lisier récupérable. En revanche, si, comme il est souhaitable, nous diminuons très largement la part de l’élevage dans notre alimentation, les fertilisants issus des élevages pourraient redevenir un produit recherché : l’agriculture bio nécessiterait in fine l’utilisation de plus d’intrants minéraux (indirectement, via les élevages) que l’agriculture conventionnelle25.  

À côté de ces avantages de la technologie, il faut aussi signaler des pratiques qui sont souvent stigmatisées pour leur artificialité, mais qui permettent de favoriser l’alimentation végétale. L’hydroponie, grâce au contrôle précis des nutriments apportés et de l’environnement de croissance, permet de limiter drastiquement l’utilisation d’engrais et de pesticides tout en réduisant la surface utilisée. La production de superaliments tels que la levure ou la spiruline, en bassin ou en cuve, fournit une alimentation très riche en vitamines et minéraux en utilisant très peu d’espace. Enfin, la culture de bactéries spécifiques peut permettre de produire des vitamines (C, B2, B12) avec des bilans carbone de l’ordre de 2 kg de CO2eq par kg de vitamine produite26 (soit moins que la moyenne de n’importe quel produit animal).

Conclusion : la technique au service de l’éthique

Puisque de nombreuses avancées sanitaires, de préservation des territoires et de stabilité climatique sont possibles grâce à la technologie, l’évolution vers un système agroalimentaire de moins en moins naturel peut préserver les intérêts de centaines de générations futures, qu’elles soient humaines ou non. La technologie est un outil qui donne à notre société davantage de contrôle sur la direction qu’elle veut prendre, qu’il s’agisse de l’accroissement de la productivité, de l’amélioration de la santé publique et du confort des consommateurs ou, ce qui n’est pas incompatible, de la préservation des milieux de vie. Nos choix devraient donc être déterminés en fonction de ces objectifs concrets et non en fonction de valeurs abstraites telles que la naturalité (ou au contraire la technophilie) ou d’objectifs instrumentaux comme la recherche d’une alimentation bio, locale ou encore végétale27. Bien sûr, il peut par exemple arriver que l’emploi de telle ou telle molécule de synthèse ou l’homogénéisation des pratiques agricoles contrevienne à un de ces objectifs concrets. Il n’en reste pas moins que la ressemblance de nos systèmes agricoles et de notre nourriture avec ce qu’elles seraient à l’état de nature ne doit pas être une fin en soi.

Grâce aux progrès de la science nutritionnelle, nous savons maintenant comment équilibrer de manière optimale une alimentation végétale, nous savons que le régime végétarien est corrélé à une espérance de vie plus longue28 et nous savons qu’une alimentation végétalienne bien menée est viable à tous les âges de la vie29. Mais seul le progrès technologique nous a permis de réellement mener à bien cette alimentation végétalienne : via la sélection pendant des milliers d’années des lignées végétales les plus nutritives, via la conservation longue durée, l’allongement des périodes de culture afin de varier notre alimentation et, enfin, via l’introduction de nouvelles techniques alimentaires comme la culture bactérienne.

La nécessité dépassée, nos choix éthiques ne portent pas sur ce que nous pouvons manger en tant qu’omnivores, mais déterminent ce que nous voulons manger et les sacrifices que nous imposons (ou non) à autrui pour satisfaire nos préférences. D’une alimentation naturelle qui nous mettait à la merci des mauvaises récoltes et nous condamnait à tuer volontairement des animaux si nous voulions survivre, des millénaires de progrès nous ont permis d’accéder à une alimentation « sur-naturelle » : qui permet à chaque humain d’épargner, s’il le souhaite, la vie de centaines d’animaux par an tout en préservant son environnement et sa santé.


Cet article a été inspiré par les travaux du blogueur occasionnel David Olivier et de la conférencière Florence Dellerie.
Crédit photo : gretahome.ru

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices. Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).

  1. La croyance en un monde juste est un biais psychologique nous faisant surestimer le facteur de mérite dans la causalité d’un événement. Elle mène par exemple à blâmer des victimes pour ce qui leur arrive où à penser que de durs efforts seront forcément récompensés. Pour aller plus loin : Laurent Bègue, « La croyance en un monde juste », L’essentiel Cerveau & Psycho, n° 20, 2014.
  2. Le biais d’intentionnalité est la tendance à surestimer le rôle des causes intentionnelles lors de la survenue d’un événement ou face à un comportement humain. Il mène par exemple à surestimer la présence d’actions concertées derrière des événements fortuits comme la diffusion d’un virus, ou à imaginer l’action de volontés surnaturelles dirigeant l’évolution des espèces et la météo. Pour aller plus loin : Biais d’intentionnalité, La Toupie.
  3. Conformément à ce qui est proposé par Pierre Sigler, nous parlerons de naturalisme prescriptif pour la justification de certaines pratiques au motif qu’elles seraient naturelles, et pour la condamnation d’autres au motif qu’elles seraient contre nature. Pierre Sigler, « L’idéologie du “tout social” nuit aux humains et aux animaux », L’Amorce, 2020.
  4. Yves Bonnardel, « De l’appropriation… à l’idée de Nature », Cahiers antispécistes, n°11, 1994.
  5. Yves Bonnardel, « En finir avec l’idée de Nature, renouer avec l’éthique et la politique », tahin party, 2005 (d’après la préface de Estiva Reus à « La Nature de John Stuart Mill », La Découverte, 2003).
  6. Briana Pobiner, « Meat-Eating Among the Earliest Humans », American Scientist, n°104, 2016.
  7. Guido Alfani, « The timing and causes of famines in Europe », Nature Sustainability, n°1, 2018.
  8. David olivier, « Sur un certain sophisme concernant le concept darwinien d’adaptation », Blog personnel, 2019.
  9. Le fait n’est pas à proprement parler nouveau, on en trouve trace souvent au cours de l’histoire. A cet égard, les contempteurs de la chimie moderne sont dans la droite ligne de stigmatisations de Pline l’Ancien (23-79 ap. J.C.) : « La nature se confond […] aisément avec ce qui est son exact contraire, le coutumier : est naturel, aux yeux de Pline, tout ce qui est conforme aux usages pratiqués dans le monde romain, artificiel tout ce qui est étranger à ces usages. La vigne produit, par exemple, des vins naturels ; mais la pomme, ou tout autre fruit, des vins “artificiels” (ficticiorum vinorum). De la même manière, seule l’huile d’olive mérite d’être appelée naturelle ; les huiles extraites d’autres sources sont artificielles (ficticium oleum). » (cf. Clément. Rosset, L’Anti-Nature, coll. Quadrige, Puf, 1973, p. 270. Pline aborde ces sujets en XIV, 19 et XV, 7 de son Histoire naturelle.)
  10. Règlement de la commission européenne relative à la production biologique, 2008 (pdf).
  11. Pour en savoir plus sur les habitudes culinaires de l’Antiquité à 1950 : Histoire de la cuisine sur le site www.cuisinealafrancaise.com.
  12. Marina Bellot, « Quand les Français donnaient de l’alcool à leurs enfants pour les rendre « plus forts » », Retronews, 2018.
  13. Laure Schnabel et al., « Association Between Ultraprocessed Food Consumption and Risk of Mortality Among Middle-aged Adults in France », JAMA Internal Medicine, 2019.
  14. Eloi Pailloux, « Saisir le lien entre glyphosate et préservation des sols », Culture Agri, 2019.
  15. Le bilan de l’évolution de ces dernières décennies est évidemment moins bon si on prend en compte les populations marines massacrées pour fournir les Françaises en chairs de poissons et les surfaces cultivées à l’étranger pour fournir en soja le bétail national. L’urbanisation a par ailleurs pris le relai du réensauvagement ces dernières années, en accaparant les terres libérées par l’agriculture.
  16. Christine Deleuze et al., « Gestion forestière et changement climatique » (pdf), ONF, 2015.
  17. « Le marché des céréales françaises », Passion Céréales.
  18. « La pêche », viande.info.
  19. Yann Lauren, « Comment enrayer l’érosion continue de la biodiversité ? », IDDRI, 2019.
  20. Klemet, « Est-il meilleur de manger « local » ou « végan » pour réduire nos impacts sur l’environnement ? »,  Le Guide Sceptique du Véganisme, 2019.
  21. Anne Bottin et al., « Ménages & Environnement – Les chiffres clés – Édition 2017 » (pdf), Commissariat général au développement durable, 2017.
  22. Le fait que vous connaissiez une grand-mère qui mange des poules qu’elle élève dans son jardin sans jamais les nourrir au grain n’a ici aucune pertinence statistique en comparaison au milliard d’oiseaux tués en France chaque année.
  23. Philippe Pointereau et al., « Le revers de notre assiette », Solagro, 2019.
  24. Le CO2eq ou équivalent CO2 correspond à la masse de dioxyde de carbone qui aurait le même potentiel de réchauffement climatique qu’une quantité donnée de divers gaz à effet de serre.
  25. Frédéric Mesguich, « Doit-on exploiter des animaux pour faire pousser des végétaux ? », blog Les Questions Décomposent, 2016.
  26. Aurélie Wilfart et al., « Réduire les impacts environnementaux des aliments pour les animaux d’élevage », Productions Animales (INRAE), 2018.
  27. Même lorsque l’objectif est de limiter les souffrances, il pourrait exister des cas pratiques où une alimentation 100 % végétale n’est pas optimale. Pour aller plus loin : « Végane flexible ? », La Carotte Masquée, 2018 et Frédéric Mesguich, « L’alimentation végane tue (elle aussi) des animaux », antispeciste.ch, 2020.
  28. Emma, « Pourquoi les végétariens vivent plus longtemps », ConsoGlobe, 2012.
  29. Loïc Blanchet-Mazuel, « Des organismes experts en nutrition et des recommandations nationales officielles qui prennent en compte l’alimentation végétale »,  Alternatives végétariennes, n°129, 2017.