Peter Singer est-il en faveur de l’élevage industriel ? La question du remplacement répugnant

Selon l’utilitarisme, il faut maximiser le plaisir et minimiser la souffrance. Cette maxime s’appliquant à une population globale, il semblerait que le niveau de bien-être d’un ensemble d’individus pourrait augmenter alors même que celui de chaque individu diminuerait. Cette conclusion entraînerait, selon Christian Rodriguez, certains défenseurs des animaux à privilégier l’élevage industriel à l’élevage traditionnel.


Considéré comme l’un des fondateurs du mouvement en faveur du droit des animaux, les visites de Peter Singer en France, en 2018, suite à la traduction en français de son livre Théorie du tube de dentifrice1, ont ravi la communauté antispéciste. Toutefois, les implications de sa position philosophique en éthique animale ont souvent été pointées du doigt, notamment dans le monde anglo-saxon. Ignorée jusqu’ici, l’une des plus inquiétantes de ces implications résulte de la combinaison de deux célèbres arguments, présentés ci-dessous : l’argument du remplacement et celui de la conclusion répugnante.

Si les initiatives en faveur d’une désindustrialisation de l’élevage se multiplient, prônant notamment une réduction du nombre d’animaux exploités ainsi qu’un retour de l’abattage à la ferme, la position de l’Australien suggère plutôt que l’élevage idéal est, jusqu’à un certain point, industriel. C’est ce que nous exposerons à travers ces célèbres arguments et l’inquiétant résultat de leur combinaison, que nous nommerons le remplacement répugnant.

L’utilitarisme hédoniste de Peter Singer et l’argument du remplacement

Peter Singer est un philosophe conséquentialiste. Pour lui, une action est désirable si elle est, parmi toutes les actions possibles, celle qui aura les meilleures conséquences. L’expression « meilleures conséquences » étant sujette à interprétation, elle a donné naissance à plusieurs courants conséquentialistes. En ce qui le concerne, Singer est aujourd’hui partisan de la version classique : l’utilitarisme hédoniste. Introduite en 1789 par Jeremy Bentham, cette position se base sur le principe d’utilité qui donne ou non l’approbation à une action en fonction de sa tendance à augmenter ou diminuer le bien-être des parties affectées2. Ce bien-être se mesure donc par un « calcul » de la quantité de souffrance et de plaisir. Ainsi, selon l’utilitarisme hédoniste, les « meilleures conséquences » résident dans la maximisation du plaisir et la minimisation de la souffrance3. Quant aux « parties affectées », elles doivent être pensées d’un point de vue total, c’est-à-dire qu’elles peuvent concerner des individus n’existant pas encore mais pouvant être affectés dans le futur.

Au 19e siècle, l’écrivain britannique Leslie Stephen écrit : « De tous les arguments en faveur du végétarisme, aucun n’est aussi faible que l’argument d’humanité. Le cochon a un intérêt plus fort que quiconque à la demande de bacon. Si toute la planète était juive, il n’y aurait pas de cochons du tout4. » Depuis, cet argument n’a cessé d’être discuté sur le terrain de l’éthique animale, surtout sous le nom de the logic of the larder, traduit en français comme la logique du garde-manger, que lui donna l’écrivain Henry Stephens Salt en 1914. C’est le point de départ de l’argument du remplacement, qui s’intéresse à la manière dont chaque animal né peut remplacer un animal abattu. Singer estime que la mort d’un animal, y compris humain, est « moralement neutre » s’il est remplacé par un autre animal, qui aura une vie tout aussi heureuse et qui ne l’aurait pas eue sans cela5.

Il est habituellement supposé, dans les débats en éthique animale, que l’abattage est indolore. Nous nous intéressons donc ici uniquement au préjudice et au bénéfice qu’engendrent la mort et la venue à l’existence. Comme illustré sur la Figure 1 ci-dessous, représentant un remplacement dans un élevage de viande bovine, si un animal abattu au temps t’ menait une vie ayant un niveau de bien-être de + 10 points, sa mort entraîne un préjudice de ce même nombre de points. Bien que sa mise à mort était une condition nécessaire de sa venue à l’existence dans l’élevage, l’action de l’abattage ne respecte pas le principe d’utilité de l’utilitarisme hédoniste, car elle n’a pas pour conséquence de maximiser le plaisir. C’est là qu’intervient le remplaçant, qui, selon Singer, compense ce préjudice par le bénéfice de la venue à l’existence d’un nouvel individu. En faisant un bilan, nous constatons que le préjudice subi par le remplacé est compensé par le bénéfice offert au remplaçant. C’est en ce sens que le philosophe australien affirme qu’il s’agit d’une situation « moralement neutre ».

La conclusion répugnante de Derek Parfit

Dans la quatrième partie de son ouvrage Reasons and Persons (1984), le philosophe britannique Derek Parfit expose un argument, appelé « conclusion répugnante », qui déconcertera les chercheurs travaillant en éthique des populations. Lorsque Parfit aborde cette conclusion, il s’intéresse aux générations futures en imaginant des futurs mondes possibles. À partir de l’expérience de pensée suivante, il démontre un problème rencontré par les tenants de l’utilitarisme hédoniste, d’un point de vue total. Il propose de comparer deux futurs mondes possibles, le monde A et le monde B. Chacun des deux mondes existe à un ou deux siècles de distance dans le futur. Dès lors, aucun individu n’existe dans les deux mondes à la fois. Parfit illustre cette configuration  selon la Figure 2, ci-dessous6.

La largeur des blocs représente le nombre d’individus vivant dans chacun des mondes et la hauteur représente leur niveau de bien-être positif. Dans le futur monde possible B, il y a le double d’individus que dans A. Dans le futur monde possible A, les individus bénéficient d’un niveau de bien-être légèrement supérieur à celui des individus dans B, mais le niveau n’est pas doublé7. Parfit demande alors : quel serait le meilleur monde ?

Comme nous l’avons dit, l’utilitarisme hédoniste juge que les meilleures conséquences sont celles qui maximisent le plaisir, ou le bien-être, et minimisent la souffrance dans le monde. Selon ce principe, Parfit estime que l’utilitariste hédoniste doit conclure que B est un meilleur monde que A, étant donné qu’il contient une quantité supérieure de bien-être8. En effet, la quantité de plaisir de chaque monde possible peut se calculer en multipliant le nombre d’individus par le niveau de bien-être, à l’aide des blocs de la Figure 2. Étant donné que la largeur du bloc B vaut le double de celle du bloc A, et que sa hauteur vaut plus que la moitié du bloc A, la surface du bloc B sera supérieure à celle du bloc A. Ainsi, bien qu’individuellement chaque individu dans A éprouve davantage de bien-être que chaque individu dans B, d’un point de vue total il y a davantage de bien-être dans le monde B. Si cette première expérience de pensée et sa conclusion pourraient être intuitivement acceptées, elles seront utilisées par Parfit pour exposer la conclusion répugnante, illustrée par la Figure 3 ci-dessous.

Selon l’utilitarisme hédoniste, le futur monde possible C est meilleur que le B, suivant le même raisonnement qui nous a fait conclure que B est meilleur que A. La population Z, dont les points de suspension indiquent qu’elle peut être étendue de manière indéterminée, bien plus largement qu’on ne peut le représenter ici, constituera donc le meilleur monde possible. Z est un monde contenant un nombre immense d’individus, tous ayant une vie à peine digne d’être vécue. Parfit insiste sur le fait qu’une vie peut avoir un tel niveau de bien-être de deux manières : soit parce que cette vie contient suffisamment de moments de plaisir pour compenser les moments de souffrance et obtenir une moyenne, par exemple, de 1, soit parce qu’elle a été invariablement au niveau 19. À partir de cette expérience de pensée, le Britannique établit la conclusion répugnante : « Pour n’importe quelle population possible d’au moins dix milliards d’individus, tous ayant une qualité de vie très élevée, il doit y avoir une population plus large imaginable dont l’existence, toutes choses étant égales par ailleurs, serait préférable, bien que ses membres aient des vies à peine dignes d’être vécues10. »

Si des populations telles que Z ne semblent pas possibles en pratique, il ne s’agit pour Parfit que d’une impossibilité technique qui n’atténue en rien la validité de l’expérience de pensée11. Cette conclusion a eu l’effet d’une bombe au sein des chercheurs s’intéressant à l’éthique des populations, dont Peter Singer fait partie. Dans une interview publiée en décembre 2016 dans le Journal of Practical Ethics d’Oxford, Singer dit : « Je ne suis toujours pas certain de la bonne réponse au problème de population de Parfit, toutefois, j’adhère au point de vue total, ce qui signifie que je dois accepter la conclusion répugnante12. »

Le remplacement répugnant

Peter Singer fait donc face à l’argument du remplacement ainsi qu’à la conclusion répugnante, mais qu’en est-il du résultat de leur combinaison ? Pour le présenter, nous devons penser le remplacement au niveau d’une population, comme c’est le cas dans l’élevage de viande bovine, par exemple. Disons qu’il existe encore aujourd’hui des fermiers possédant une dizaine de vaches et de taureaux, ou des communautés en possédant une cinquantaine et dont la viande produite est partagée entre leurs membres ; la taille de ces élevages traditionnels et leur infrastructure sont telles, qu’ils ne peuvent intégrer le marché industriel moderne par manque de compétitivité. Toutefois, dans les sociétés modernes, les maximes de la révolution industrielle ont atteint l’élevage avec une simple équation : réduire les coûts ou augmenter la production revient à augmenter le rendement. Pour les élevages traditionnels situés dans certaines zones urbaines, refuser d’introduire ces méthodes a été synonyme de faillite.

Pour démontrer notre conclusion, nous prendrons des exemples actuels. Par exemple, les médias suisses avancent en mai 2018 un projet d’accord entre la Suisse et des pays sud-américains, nommé Mercosur, mettant en concurrence des éleveurs suisses possédant en moyenne 150 bovins avec des sud-américains, qui en possèdent jusqu’à 200 000. Si le plus grand exploitant suisse possède 690 bovins en 2018, il en existe également qui en possèdent moins de 50 et vendent leur viande en boucherie dans des zones géographiques économiquement favorables. C’est le cas du Zurichois Nils Müller, réputé en Suisse pour être l’un des premiers à avoir obtenu une autorisation d’abattage dans sa ferme Zur Chalte Hose.

Nous comprenons que la majorité des réformes industrielles réduisant les coûts ou augmentant la production affectent négativement le bien-être des vaches et des taureaux. Bien que nous ne disposions pas de données empiriques pour l’appuyer, nous partons de l’hypothèse que, lors de l’industrialisation, l’augmentation du nombre d’animaux tend à être, proportionnellement, plus importante que la diminution du niveau de bien-être. En effet, nous pouvons raisonnablement concevoir que la plupart des réformes industrielles permettent de doubler le nombre d’animaux sans diviser par deux ou plus leur niveau de bien-être. C’est sur la base de cette hypothèse que nous avons établi le schéma de la Figure 4 ci-dessous, qui illustre le remplacement répugnant à partir d’une droite représentant ces divers élevages.

L’axe horizontal représente le nombre d’animaux. Pour notre argument, disons qu’il peut augmenter à l’infini. L’axe vertical représente le niveau de bien-être individuel pour chaque animal. Disons que le niveau de bien-être individuel peut atteindre un maximum de + 10. Si nous disposions d’une technologie permettant de récolter les données empiriques de l’industrialisation et du bien-être animal de différents élevages pour les insérer dans notre système d’axes, celles-ci formeraient un nuage de points. En l’absence d’une telle technologie, nous avons établi une droite sur laquelle sont représentés les élevages discutés plus haut. Les coordonnées des points correspondent donc respectivement au nombre d’animaux et au niveau de bien-être individuel, pour chacun des élevages. La droite reflète l’impact de l’industrialisation : à mesure que le nombre d’animaux augmente, leur niveau de bien-être individuel tend à diminuer de + 10 vers – 10. Sa pente reprend notre hypothèse selon laquelle l’augmentation du nombre d’animaux tend à être, proportionnellement, plus importante que la diminution du niveau de bien-être. Sa valeur f(x) = – 0.02 x + 10 illustre ce qui est communément accepté en Suisse, c’est-à-dire que l’élevage le plus industrialisé du pays offre une vie qui n’est pas digne d’être vécue aux animaux qui ont donc un niveau de bien-être individuel négatif. Le fait que la droite ne représente pas la réalité n’atténue en rien la validité de notre argument. Elle nous permet juste d’illustrer notre point clé : l’élevage X.

Selon Singer, l’élevage idéal est celui qui maximise le bien-être d’un point de vue total, ce que nous pouvons vérifier en multipliant les coordonnées de chaque élevage pour obtenir un nombre total de points. Nous constatons alors que les 45 bovins de la ferme Zur Chalte Hose génèrent + 409.5 points, que les 150 bovins de l’élevage suisse moyen génèrent + 1050 points, que les 690 bovins du plus grand exploitant de Suisse génèrent – 2622 points et qu’un élevage sud-américain selon l’accord Mercosur génère une quantité si importante de bien-être négatif qu’elle ne peut être représentée sur notre figure.

À ce stade, le philosophe australien se voit déjà contraint de favoriser l’élevage suisse moyen face à un élevage plus traditionnel, ce qui revient à favoriser un élevage plus industrialisé où le bien-être individuel de chaque animal est inférieur. Pour aboutir à notre conclusion, il faut aller plus loin en cherchant le point optimal : l’élevage X. Dans celui-ci, la qualité de vie des vaches et des taureaux a presque été divisée par deux par rapport à la ferme Zur Chalte Hose, avec un niveau de bien-être individuel de 5. Toutefois, d’un point de vue total, il est celui qui génère la plus importante quantité de bien-être : il regroupe 250 animaux et permet donc un bien-être de + 1250 points. Il s’agirait donc de l’élevage idéal pour Singer, qui, soulignons-le, s’opposerait à ce que le processus d’industrialisation se poursuive ensuite puisqu’une diminution du bien-être individuel des animaux entrainerait, à partir de là, non plus une augmentation, mais une diminution de la quantité totale de bien-être dans le monde. Compte tenu de cet exemple concret, nous pouvons présenter la conclusion du remplacement répugnant :

Il existe un élevage X, industrialisé de sorte à pouvoir rassembler et remplacer un nombre x de vaches et de taureaux dont la qualité de vie est fortement inférieure par rapport à d’autres élevages, mais qui d’un point de vue total génère la plus importante quantité de bien-être possible.

Plutôt que de présenter notre conclusion à la manière de Parfit, comme une expérience de pensée regroupant une infinité d’animaux dont la vie est à peine digne d’être vécue, notre formulation insiste sur le fait que le remplacement répugnant ne relève pas uniquement de l’imaginaire : il est une réalité actuelle et favorisée dans la majorité des sociétés. Ainsi, tout en gardant la logique de son argument, le remplacement répugnant se base sur un point optimal et ne prétend pas que le nombre d’animaux peut être augmenté indéfiniment pour maximiser le bien-être d’un point de vue total. Au contraire, au-delà de ce point optimal qu’est l’élevage X, la quantité de bien-être totale serait en régression.

Il semblerait que, sans faire appel à des considérations écologiques, économiques ou sanitaires, Singer n’ait pas de solution pour condamner ce répugnant élevage X et sa pratique du remplacement. Il pourrait argumenter en avançant que l’élevage X n’est pas un élevage industriel au sens négatif où il l’entend dans ses écrits, étant donné qu’il a tendance à les décrire comme des lieux de misère. Cependant, Singer serait forcé d’accepter qu’il serait en faveur de l’élevage moyen suisse face à celui de la ferme Zur Chalte Hose, bien qu’il soit davantage industrialisé. De la même manière, il serait forcé de reconnaître que l’élevage X serait préférable à l’élevage suisse moyen, bien que le premier soit davantage industrialisé. En somme, Singer favoriserait l’industrialisation jusqu’à renoncer à un élevage où les animaux auraient une qualité de vie près de deux fois supérieure.

Conclusion

Comme nous l’avions laissé entendre, notre conclusion trouve ses limites dans l’absence de données empiriques permettant de l’appuyer. Toutefois, en reprenant une défense proche de celle de Parfit au sujet de la conclusion répugnante, ces limites ne semblent pas invalider la conclusion du remplacement répugnant. En effet, on peut raisonnablement penser qu’il existe de nombreux candidats pour représenter l’élevage X, industrialisé jusqu’à un point optimal, que Singer serait forcé de juger préférable à de nombreux élevages traditionnels. Bien qu’il condamnerait les élevages industrialisés au-delà de ce point optimal, le sentiment de répugnance que suscite la conclusion à laquelle il serait forcé d’arriver semble inévitable. Irait-il pour autant jusqu’à être personnellement en faveur de certaines formes d’élevage industriel ?


Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals

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  1. Peter Singer, Théorie du tube de dentifrice, Éditions Goutte d’Or, 2018.
  2. Jeremy Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, Version de Jonathan Bennett sur www.earlymoderntexts.com, 2017, p. 6.
  3. Ibid., p. 22.
  4. Cité dans Tatjana Višak et Robert Garner, The Ethics of Killing Animals, Oxford University Press, 2016, p. 231.
  5. Ibid., p. 119.
  6. Derek Parfit, Reasons and Persons, Oxford University Press, 1984, p. 385.
  7. Ibid., p. 385.
  8. Ibid., p. 387.
  9. Ibid., p. 388.
  10. Ibid., p. 388.
  11. Ibid., p. 389.
  12. Peter Singer, « Twenty Questions », Journal of Practical Ethics, 4 (2), 2016, p. 68.