Libérer les chevaux et les juments (1/2) Première partie : « Mon » cheval, « mon » partenaire

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Cet article, en deux parties, s’intéressera aux chevaux et aux juments1, d’abord sous le prisme des réactions de la filière équine face aux changements de pratiques et de représentations déjà amorcés, puis par une mise en regard de la vie sauvage pour ces animaux et de leur situation actuelle.

Alors que Bartabas (créateur du Théâtre équestre Zingaro) allait présenter son spectacle Ex Anima à Bordeaux à l’été 2019, je préparais l’argumentaire pour une manifestation en faisant des recherches sur les chevaux et les juments, et sur leur exploitation, domaines que je n’avais jamais explorés auparavant, ni en tant que pratiquant, ni en tant que militant animaliste. Cette préparation a donné lieu à une page web et à un dépliant qui ont généré des discussions animées, puis à une invitation le 7 novembre 2019 aux Assises de la filière équine, genre de congrès regroupant sur une journée les nombreux secteurs de la filière pour discuter, cette année, du « bien-être équin ».

Le 12 décembre, Hélène Roche, éthologue qui était intervenue lors des Assises et avec qui j’avais pu discuter par la suite, proposait une webconférence intitulée « Faut-il arrêter de monter les chevaux ? ». Très vite, des personnes y ayant assisté l’ont avertie que sa webconférence était trop à charge concernant la filière équine et qu’elle risquait de se mettre des professionnel·les à dos. La conférence était pourtant assez factuelle concernant les Assises : les invité·es y avaient avancé des arguments fallacieux ou tout simplement erronés, tels que l’idée que performance rime forcément avec bien-être2 ou que si les antispécistes venaient observer le travail en écurie, iels pourraient constater à quel point les chevaux et juments y sont bien traité·es.

La filière semble craindre en premier lieu l’impact que l’opinion publique, de plus en plus sensible aux revendications animalistes, pourrait avoir sur les courses et le sport de haut niveau (assez visibles dans les médias), avant de toucher les structures équestres, voire les pratiques des particuliers. En effet, si la réglementation du milieu des courses et du sport de haut niveau (mais aussi des spectacles et des calèches) devient plus contraignante, cela aura un impact direct sur l’élevage des chevaux et des juments. Cependant, même en cas d’interdiction de ces pratiques les plus décriées par le public et les associations, à moins que l’on aboutisse à quelque chose qui paraisse tout à fait acceptable pour l’ensemble des chevaux et des juments impliqué·es dans les pratiques restantes, les pratiques des particuliers finiront également par être dénoncées et par devoir disparaitre. Mais pour ne pas oublier les domaines les plus controversés de la filière, il faudrait à mon avis mettre en haut de cette liste les corridas, les fermes à sang et l’hippophagie, déjà largement ciblées par les critiques (antispécistes ou simplement welfaristes3), au point que les acteur·trices de la filière évitent souvent d’y être associé·es4.

Resteront alors certainement l’observation des chevaux et des juments sur leur lieu de vie, et les interactions consenties avec elleux, sans les monter. Pour illustrer l’idée que les chevaux et juments puissent interagir volontairement avec les humain·es, Hélène Roche m’a parlé d’individus nés et élevés en semi-liberté, qui ont cherché le contact avec les humain·es alors que la nourriture n’était pas en jeu. Certains chevaux et certaines juments sont donc, sans conditionnement, intéressé·es par le contact avec les humain·es. D’ailleurs, une fois le contact établi, il semble bien que les chevaux et les juments peuvent reconnaitre les émotions sur les visages et dans la voix des humain·es, et ont une réaction physiologique correspondant à la valence émotionnelle de la voix. De notre côté, il serait possible de détecter leurs émotions grâce à des indices comportementaux : par exemple, la fréquence à laquelle un cheval ou une jument s’ébroue semble être un indicateur de son état de bien-être5. Bien entendu, le fait qu’un cheval ou une jument veuille et puisse interagir avec nous, et sa satisfaction d’être avec nous, ne peuvent justifier son exploitation et sa captivité ni, surtout, celles des autres individus de son espèce.

« Mon cheval est mon partenaire ! »

Mais les changements ne pourront se réaliser que si la filière ne réussit pas à les empêcher. Le 18 décembre 2019, on me faisait suivre une lettre, reçue par la poste, annonçant un numéro vert attaché au programme « Mon cheval est mon partenaire ! » (point d’exclamation inclus), destiné à protéger les professionnel·les de la filière contre les « agressions » des antispécistes et autres défenseur·euses des animaux.

La lettre était adressée par la « Fédération nationale des Conseils des Chevaux » (FCC), qui semble fédérer 16 « Conseils des chevaux » (ou 22 selon l’Institut français du cheval et de l’équitation, IFCE) répartis à travers la France, créés depuis 1997 et fédérés depuis 2000. Les Conseils des Chevaux et la FCC font partie des associations, telles que la FIVAL, qui ont apparemment tenté de devenir l’interprofession de la filière équine, sans succès6. Cela explique que de nombreuses personnes ayant reçu la lettre n’avaient apparemment jamais entendu parler d’eux, et que beaucoup ne se sentaient absolument pas représentées par le contenu de la lettre.

Véronique Bouchet, directrice de centre équestre depuis 25 ans, s’est même explicitement désolidarisée de cette initiative en adressant à la FCC une lettre ouverte introduite par ces questions : « Que se passe-t-il ? […] Aurait-on quelque chose à se reprocher ? » Tout en y défendant son envie et son droit de pratiquer l’équitation, elle reconnait que « les maltraitances manifestes vérolent [sa] profession, soit en totale conscience soit par ignorance mais toujours par appétit financier ». Elle y dénonce notamment les pratiques de fin de vie, certaines pratiques particulièrement violentes, mais aussi le fait que l’éthologie scientifique ne fasse pas partie des programmes des brevets professionnels et que les stalles soient encore autorisées. Alors que j’écris ces lignes le 21 septembre 2020, la lettre a été partagée sur Facebook à 5 300 reprises, et a reçu de nombreux soutiens en commentaire.

En fait, les quelques réactions positives à la lettre de la FCC que j’ai pu trouver ici et là émanent de personnes pratiquant également l’élevage pour la filière bouchère et/ou laitière, certaines s’inquiétant plus de l’agribashing en général que des antispécistes et autres animalistes, ce qui est loin de résonner avec ce que l’on peut lire sur la section web dédiée à l’initiative par la FCC. On y lit par exemple que les revendications welfaristes doivent être combattues parce qu’elles peuvent être « beaucoup plus efficaces » que les revendications abolitionnistes pour « déséquilibrer une filière et obtenir la fin de la détention d’équidés ». Inutile de préciser que la question n’a pas été posée aux welfaristes, ni aux antispécistes, avant d’affirmer que ces revendications cherchent aussi « l’abolition totale de toute interaction entre le Cheval et l’Homme ».

Dans sa « liste non exhaustive des mouvements animalistes que la filière équine est susceptible de rencontrer, classés du moins au plus extrémistes », la FCC part de Welfarm pour en arriver, au-dessus du Front de libération des animaux (ALF), à Boucherie Abolition. On remarquera que les exemples d’actions donnés pour Welfarm et Boucherie Abolition sont la dénonciation des fermes à sang d’Amérique du Sud. Pourtant, d’après ce qu’a pu m’en dire une actrice de la filière, quand les professionnel·les ont appris que l’eCG (hormone équine produite par les juments pendant une partie de leur grossesse) provenant de ces fermes à sang était utilisée pour l’élevage des juments en France, iels ont réagi en refusant de s’en procurer jusqu’à ce que les laboratoires leur proposent des alternatives. En dénonçant l’enquête de Welfarm, la filière se protège malgré les opinions de ses propres acteur·trices. En fait, alors que la page « Prévention » mentionne des blocages de courses et des manifestant·es enchainé·es, aucune action de ce type n’est donnée dans les « exemples d’actions orientées vers les équidés » des associations de la « liste non exhaustive ». Il faut dire qu’en France, à l’exception de la filière équine bouchère et de la corrida, largement critiquées, la filière équine a rarement soulevé l’intérêt des milieux antispécistes. ACTA a certes organisé en septembre 2019 une manifestation devant les chapiteaux de Zingaro à Bordeaux, et une pétition contre le ramassage scolaire en calèche à Rouen a été lancée fin 20197. Mais il reste difficile de trouver beaucoup d’autres exemples.

En fait, même lors des Assises de la filière équine 2019, les intervenant·es qui parlaient de leur peur des antispécistes et du besoin qu’a la filière de se protéger ne donnaient pas d’exemples d’actions en France. Le seul exemple invoqué, qui est revenu plusieurs fois au cours de la journée, était l’intrusion de deux militantes sur un champ de courses du championnat d’Europe à Rotterdam, largement repris par les milieux équestres par la suite pour critiquer la visée abolitionniste et l’action elle-même (il faut dire qu’elle aurait pu être dangereuse pour le cheval en plus de l’être pour le cavalier et pour les manifestantes) ou pour appeler la filière à s’améliorer (évidemment sans envisager l’abolition).

Pour illustrer le besoin de prendre des captures d’écran « en cas d’insultes ou de diffamations sur les réseaux sociaux », la FCC parle d’un appel à manifester contre les calèches à Tours, lancé sur Facebook.

Quand le « point Godwin »8 est atteint en trois lignes dans un appel à manifester, quelles qu’en soient les explications et quelle que soit l’objectivité des reproches adressés aux pratiques dénoncées, on peut effectivement s’attendre à ce que la filière réagisse mal. Pour autant, les organisatrices de l’action dénonçaient le traitement médiatique orienté de la manifestation : La Nouvelle République rapportait par exemple, apparemment sans preuve, l’affirmation de Fil Bleu (l’association responsable des calèches) selon laquelle « les voyageurs ont été menacés et filmés à l’aide de téléphones portables » et « des propos injurieux ont été tenus envers [leurs] agents et des agressions de voyageurs ont eu lieu ».

 

Dialoguer pour avancer

Que faire alors pour avancer dans le « bon sens » ? Il s’agit bien, dans une perspective abolitionniste, de faire évoluer le milieu équestre vers une abolition à terme de la captivité des chevaux et des juments et de leur exploitation en général. Peut-être est-ce pour cela que, toujours sur son site « Mon cheval est mon partenaire ! », la FCC recommande aux acteur·trices de la filière équine : « Dans la mesure du possible, évitez le dialogue ».

Pourquoi ? « Parce qu’un dialogue avec un militant conditionné ne sert à rien. N’oubliez pas qu’aux yeux de votre interlocuteur, votre activité n’est pas qualifiable et l’objectif pour lequel il a été formé est de vous faire devenir agressif ou violent pour pouvoir utiliser ceci contre vous et la filière équine ». La FCC recommande même, « afin de ne pas faire de communication qui permettrait d’alimenter les mouvements animalistes, […] de ne pas participer à des débats ou des interviews en réaction d’une manifestation dans votre périmètre d’activité ou géographique ». Quelques semaines avant les Assises, un proche m’avait dit, à mon grand étonnement, quelque chose de similaire : la filière devrait plutôt ignorer les animalistes pour leur montrer que leur discours ne vaut rien, plutôt que de leur donner la parole et d’ouvrir le dialogue. Lors du repas du midi aux Assises, j’ai entendu des personnes haut placées dans la filière suisse dire que les associations animalistes prétendaient s’intéresser aux chevaux et aux juments pour obtenir des subventions. Quand je lui ai demandé de quelles associations il parlait en particulier, il a esquivé la question et la discussion est partie dans une autre direction. Pas surprenant, si ces représentations sont répandues dans le milieu équestre, que de nombreuses personnes présentes aux Assises de la filière équine aient été étonnées de mon argumentation « rationnelle » et de mon « ouverture » face à Jocelyne Porcher.

Il a été d’autant plus agréable d’échanger avec Hélène Roche par la suite : tout en remarquant, des deux côtés, que l’on savait très bien n’être pas d’accord sur la question de l’abolition, nos avis respectifs sur des aspects spécifiques restaient modulables en fonction des arguments apportés par l’autre, toujours dans l’idée de mieux se comprendre pour avancer. On voit depuis peu se multiplier les initiatives antispécistes centrées sur l’esprit critique et l’argumentation rationnelle (notamment le Projet Méduses, qui met également en avant la bienveillance et la stratégie adaptée aux buts), ce qui ne peut qu’être bénéfique pour l’émergence d’un dialogue constructif9.

On pourrait vouloir rejeter d’emblée tout ce que disent les cavalier·ères et les professionnel·les de la filière, les poser en ennemi·es, et vite tomber dans le biais de confirmation et la généralisation abusive dès que l’on entend parler d’un accident ou d’une mauvaise pratique. En même temps, Hélène Roche reconnaissait explicitement dans sa webconférence que le fait de ne pas être pratiquant·e des disciplines équestres, bien que nous privant la plupart du temps des connaissances de terrain et des relations directes avec les chevaux et les juments, peut être un avantage, dans la mesure où nous sommes moins impliqué·es personnellement, ce qui nous permet d’avoir plus de recul. En n’étant pas entouré·e par un système, on peut prendre plus de temps pour réfléchir, pour critiquer et éventuellement pour imaginer un système différent.

Quant aux pratiquant·es, professionnel·les ou non, iels sont (parfois malgré elleux) embourbé·es dans le système existant au point de ne pas pouvoir s’en sortir même s’iels le voulaient. C’est d’ailleurs ce constat qui ouvre le film Sans attache (2017) de Leïla Pagès : celui de l’énorme gouffre entre les rêves de liberté d’une petite fille qui imagine la relation aux animaux et la réalité de l’entrainement axé sur la performance et l’obéissance (des animaux comme des humain·es). Pourtant, par réaction défensive face aux critiques animalistes ou par simple adhésion au statu quo, cavalier·ères et professionnel·les de la filière peuvent vite tomber dans le piège de croire sans recul à l’idée que les chevaux et les juments ne pourraient pas supporter la vie sauvage, ou que les bonnes pratiques sont suffisantes pour rejeter les revendications abolitionnistes. Le cœur des revendications antispécistes concerne pourtant la captivité et l’absence de choix, et non la présence de « bonnes » ou de « mauvaises » pratiques. J’y reviendrai dans le deuxième volet de cet article, consacré plus spécifiquement à la « libération » des chevaux et des juments.

Ça bouge… en dehors de la filière

Du point de vue de la filière équine, la rationalité de l’argumentation ne changera probablement pas grand-chose. La filière connait bien, parfois depuis longtemps, les problèmes causés par de nombreuses pratiques courantes telles que l’alimentation avec des concentrés (céréales, grains, granulés…), l’absence de possibilités de contact avec des congénères ou les conditions de vie particulièrement restrictives. Mais même lorsque l’immobilisme de la filière lui est reproché par les pratiquant·es, l’antispécisme reste parfois mal compris, comme si l’amélioration des conditions de vie et de « travail » des chevaux et des juments allait faire oublier le spécisme inhérent à l’élevage, à la captivité et à l’exploitation. La comportementaliste Marine Cassoret (2019) souligne cependant, probablement à juste titre, que si la filière réagissait en améliorant le « bien-être » des chevaux et des juments (par exemple en interdisant les pratiques que l’on sait délétères ou en favorisant des pratiques telles que celles qui sont présentées dans le film de Leïla Pagès), les protestations antispécistes auraient peut-être moins de poids auprès du grand public, globalement spéciste.

Les rares études s’étant penchées sur l’impact de la monte sur le dos des chevaux et des juments, malgré une méthodologie qui n’est pas optimale, suggèrent déjà depuis plusieurs années que la plupart des animaux des centres équestres ont des problèmes de dos (Lesimple et al., 2011, Pawluski et al., 2018). Cela implique que l’apprentissage de l’équitation, en tout cas tel qu’il est pratiqué de nos jours, ne semble pas pouvoir garantir la sécurité des animaux utilisés. Des résultats récents vont dans ce sens en montrant que c’est également le cas de nombreux chevaux et de nombreuses juments « de selle », alors même que leurs cavalier·ères ne s’en rendent pas compte et affirment qu’iels vont bien (FNCH, 2020). Quelle sera la réponse des filières nationales ? Il me semble peu probable qu’elles envisagent autre chose que l’adaptation des conditions de détention et de pratique, pour optimiser le « bien-être » du cheval ou de la jument, quitte à artificialiser toujours plus son lieu de vie, notamment grâce à l’intelligence artificielle, afin de pouvoir continuer à justifier son exploitation grâce à des indices objectifs qui désignent plus la bientraitance et l’adaptation du cheval à la captivité que son bonheur et la réelle prise en compte de ses envies.

Quant à l’idée que « chaque individu est différent » (au centre des réflexions d’Hélène Roche), aussi fondamentalement vraie qu’elle soit, elle est à double tranchant. L’équitation implique l’existence de tout un système, avec l’élevage, avec les accidents, avec l’abattage, avec les mauvaises pratiques dues à des méconnaissances ou à des questions financières, avec les atteintes dorsales et autres affections qui peuvent être liées à l’apprentissage, etc. Quelle que soit la fréquence de ces pratiques délétères, tant que le système existera, elles existeront, et le système ne pourra pas garantir la sécurité de tous les animaux auxquels il est imposé. C’est là l’un des risques de l’éthologie (étude scientifique du comportement des animaux) quand elle se fait éthologie appliquée : il ne s’agit plus tellement, dans ce cas-là, de questionner le comportement de l’animal, mais de voir de quelle manière il peut s’adapter au mieux à la captivité qui lui est imposée.

En dehors de la filière, comme on a pu le voir avec les réactions face au courrier de la FCC, de nombreuses personnes semblent sincèrement se poser des questions et chercher à faire de leur mieux. Certaines dénoncent par exemple l’appropriation du mot « éthologie » par des pratiquant·es et des enseignant·es de techniques ou de modes de relation parfois basé·es sur une ignorance des besoins et des capacités des chevaux et des juments (Leblanc, 2015), et relevant parfois moins de la prise en compte du cheval ou de la jument que du marketing jouant à outrance sur les appels à l’exotisme et à l’ancienneté (Digard, 200410). Toutes ces choses sont alors instrumentalisées par des personnes ayant des pratiques délétères, pour mettre en avant le nouveau packaging de la cravache ou le refus par principe du mors. Mais on peut aussi considérer que l’équitation « éthologique » a des avantages, dans le sens où elle ferait prendre conscience aux pratiquant·es de la possibilité de prendre du plaisir avec les chevaux et les juments autrement qu’en leur montant sur le dos, et de l’intérêt de les observer pour mieux les comprendre.

C’est ce que l’on voit dans le film de Leïla Pagès. S’y côtoient des éléments de connaissances solides sur les besoins des équidés, des dénonciations (moins scientifiquement solides) de certaines pratiques comme le mors ou le ferrage, et un fond pseudoscientifique constitué de champs magnétiques, de légendes Navajos et de cerveaux gauche et droit. Mais l’objet du film est d’abord la recherche sincère d’une relation plus positive aux chevaux et aux juments. Contactée quelques jours après le visionnage, Leïla Pagès m’a fourni cette description :

Le film Sans attache raconte, à travers un périple autour du monde, ma recherche personnelle vers une relation avec les chevaux plus respectueuse qui, j’espère, pourra donner la curiosité à d’autres de voir le cheval autrement. Le film a pour but d’éveiller la curiosité, de rassembler, de sensibiliser et de montrer à ceux qui cherchent une autre voie qu’ils ne sont pas les seuls. Je vois beaucoup d’alternatives émerger vers un mieux-être du cheval et je pense que cela mérite qu’on en parle. Je souhaite que Sans attache puisse ouvrir les perspectives autour de la compréhension du cheval, du respect de ses besoins et de son bien-être et des différentes formes de relation que nous pouvons avoir avec lui.

Le milieu du film semble d’ailleurs arriver à un mode de relation intéressant, autour d’un « j’apprends à être, et non à faire avec les chevaux ». Malheureusement, tout en remettant en question l’usage systématique et exclusif du conditionnement (par récompense ou par punition), l’aventure repart ensuite sur la recherche du « faire », en interrogeant la manière d’obtenir que le cheval ou la jument reste près de nous, nous laisse l’approcher, fasse son tour de piste ou n’importe quel autre exercice et, finalement, se laisse monter. En fait, l’impression que m’a laissé le visionnage du film, lors de la projection en ligne à laquelle j’ai assisté, est que les nombreuses personnes qui étaient venues le voir (et discuter avec Leïla Pagès) étaient plus intéressées par ce qu’elles pouvaient tirer de ces pratiques pour elles-mêmes, presque en tant que « thérapie » (le film parle d’ailleurs de « mieux-être facilité par le cheval ») que par ce que ces pratiques impliquaient de différent pour les chevaux et les juments. En une heure et demie de discussion après la projection, il a fallu attendre une cinquantaine de minutes pour que la perspective de l’animal soit mentionnée. La plupart des questions et des commentaires des spectateur·trices tournaient plutôt autour de l’idée que « les chevaux sont de grands maitres » qui « nous apprennent à nous connaitre » et « ne nous jugent pas ». J’en ai gardé l’impression amère que les chevaux et les juments, dans cette perspective, pourraient être remplacé·es par n’importe quel support de projection, pour des personnes qui, comme la plupart d’entre nous, ont besoin de donner du sens à leurs émotions, à leurs peurs, à leurs propres limites11. L’aspect positif des échanges a été que Leïla Pagès et Pierre Beaupère ont répondu de manière très bienveillante à toutes les questions, des plus factuelles aux plus émotionnellement engagées, et que plusieurs personnes ont manifesté leur envie de chercher à faire mieux avec leurs animaux, elles aussi.

Il y a donc une bonne nouvelle dans la mesure où, comme on me l’a dit, « certains préfèrent ne plus monter à cheval aujourd’hui plutôt que de cautionner les pratiques de certains centres équestres ». Le système est déjà en train de changer « grâce à ces gens et parce qu’il n’est plus viable », reposant apparemment sur un modèle de gestion économique qui ne pourra pas tenir à long terme. Mais on m’expliquait en janvier que « remodeler la fédération est compliqué car le système électoral est fait de telle sorte que seuls les plus gros centres équestres ont droit à la parole ». La filière bouge donc… en dehors d’elle-même. Pour ne pas simplement attendre que le système s’autodétruise, il nous incombe de questionner la captivité elle-même, mais surtout de réfléchir à de meilleures solutions.


Nicolas Marty est militant antispéciste et président de l’association bordelaise ACTA. Il est également docteur en musicologie, titulaire d’une licence de psychologie, et compositeur de musiques instrumentales et acousmatiques, avec un intérêt particulier pour le silence, l’espace et l’écoute. Il pratique le taiji quan depuis 2007, et l’enseigne ponctuellement.

Photo : Jo-Anne McArthur / NEAVS

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices. Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à le faire sur la page Facebook de la revue, prévue pour cela, ou à proposer un texte pour publication (lamorce@riseup.net).

  1. Les personnes qui ont relu les premiers jets de cet article, toutes impliquées avec les chevaux et les juments d’une manière ou d’une autre, m’ont fait remarquer qu’il était inutile de préciser les deux sexes, soit parce que « chevaux » englobe l’ensemble de l’espèce, soit parce que les sexes seraient plus nombreux que cela. Elles mentionnaient notamment la différence entre les « étalons » (utilisés pour l’élevage, leur nom provient du latin stallum, l’écurie), les « entiers » (mâles non castrés mais qui ne sont théoriquement pas utilisés pour la reproduction) et les « hongres » (mâles castrés). Ces catégories étant propres au milieu qui exploite des chevaux et des juments, j’ai choisi de garder la distinction entre chevaux (mâles) et juments (femelles), qui me semble d’autant plus mettre en avant un rapport à cette espèce moins ancré dans son utilisation par les humain·es.
  2. Dans le même ordre d’idées, Hélène Roche a parlé ailleurs de l’affirmation selon laquelle si le cheval ou la jument fait ce qu’on lui demande, c’est qu’iel veut bien le faire et qu’iel apprécie l’humain·e qui lui demande : « Il est possible de faire obtempérer un cheval sans que celui-ci n’ait une quelconque sympathie pour l’humain. Avec des conditionnements bien menés, on peut froidement parvenir à ses fins. Une étude montre que lorsqu’une voiture téléguidée poursuit un cheval dans un rond de longe et cesse dès que le cheval lui manifeste de l’intérêt (la regarde, se tourne vers elle), on arrive facilement à apprendre au cheval à suivre cette petite voiture… Baser sa technique sur la peur et la fuite donne de très bons résultats, si seul le résultat est le but. Utiliser une technique similaire en dosant ses demandes à l’animal et en s’adaptant à ses réactions pour éviter la peur donnera un résultat similaire en apparence, mais le comportement de l’animal à l’égard de cet humain sera différent. » (Roche 2018)
  3. Florence Dellerie définit le welfarisme comme une « stratégie visant à améliorer les conditions d’exploitation des animaux non humains, sans toutefois remettre en question cette exploitation », par opposition à l’abolitionnisme, qui consiste « à militer pour l’abolition de toute exploitation des animaux non humains ». Le « néo-welfarisme », quant à lui, consiste « à militer pour améliorer les conditions d’exploitation des animaux non humains par le biais de réformes, avec pour finalité d’abolir leur exploitation. »
  4. En 2014, un éleveur-engraisseur-maquignon condamné pour escroquerie dénonçait l’hypocrisie de la filière équine, qui préférait ne pas voir l’hippophagie associée à son image et ne pas assumer que des chevaux de course finissaient dans les assiettes. Lors des Assises de novembre 2019, l’intervenant qui représentait la filière bouchère a jugé utile de préciser (je paraphrase) qu’il n’avait pas à en avoir honte, et que cela faisait partie de la filière – les autres intervenant·es n’avaient pas eu besoin de préciser cela à propos des pratiques qu’iels représentaient.
  5. Sébastien Moro (2020) décrit les expériences qui ont permis d’arriver à ces conclusions dans le premier épisode de sa série Cuicui Express.
  6. Les Haras nationaux ont cessé d’être à la tête de l’ensemble de la filière équine après avoir été de moins en moins financés et reconnus par l’État depuis la fin des années 1990, et ont été regroupés avec l’École nationale d’équitation en 2010 pour former l’IFCE. Pendant cette période, de nombreuses associations sont apparues, ont disparu, et ont tenté de fédérer l’ensemble de la filière, sans jamais y parvenir.
  7. À l’étranger, en mai 2019, la mairie de Montréal a annoncé, non sans remous, l’interdiction des calèches pour 2020, après des protestations sur le traitement des chevaux. Le 24 avril 2020, Chicago a rejoint la liste des villes états-uniennes interdisant les calèches. L’interdiction y sera appliquée dès 2021.
  8. Le « point Godwin » désigne une loi énoncée par l’avocat américain Mike Godwin en 1990 d’après les discussions qu’il pouvait observer sur un réseau de l’Internet naissant, dans lesquelles « plus une discussion en ligne dure, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les Nazis ou Hitler s’approche de 1. » Le philosophe Léo Strauss avait nommé dans les années 1950 reductio ad Hitlerum un sophisme argumentaire consistant à disqualifier le point de vue d’une personne en l’associant au nazisme. Mais comme on le lit sur France Culture (2014), qu’un discours fasse référence au nazisme n’implique pas nécessairement que cette référence soit une reductio ad Hitlerum, mais donne souvent lieu, en réponse, à des mentions du « point Godwin » parfois plus fallacieuses que ce qu’elles cherchent à dénoncer.
  9. Pour autant, on sait que les pseudosciences et les arguments fallacieux restent nombreux, facilités et véhiculés par les réseaux sociaux. Cette tendance n’épargne pas non plus le milieu équestre : sous la webconférence d’Hélène Roche, un commentaire parle de la communication intuitive « avec les ondes alpha »… À la sortie des Assises, une personne m’a tendu un flyer parlant de la même chose, et plusieurs personnes en ont encore parlé ensuite. Ces pratiques de communication semblent être très répandues au sein de la filière, avec parfois l’idée que la personne communicante peut même contacter les animaux morts, ce qui implique des connotations religieuses. Les pseudosciences ont donc une prise au sein de la filière équine, comme au sein de la population générale.
  10. Les propos de Digard ne sont pas particulièrement neutres, puisqu’en critiquant l’ « éthologie » équestre, il peut mieux soutenir sa critique de la féminisation de l’équitation et dénigrer les pratiques, développées depuis le milieu du 20e siècle, qui n’impliquent pas de monter sur les chevaux et les juments et ont amorcé leur transformation en animaux de compagnie.
  11. Ces propos résonnent d’ailleurs tout à fait avec la manière dont je m’adressais au chat de ma famille lorsque j’allais mal étant enfant, la différence étant que je n’avais pas besoin pour cela de lui faire faire des tours ou qu’il fasse quoi que ce soit. Il pouvait se contenter d’être un chat (en l’occurrence, il dormait), j’étais content de pouvoir lui parler, et j’imaginais qu’il me comprenait, ce qui me suffisait pour me sentir un peu mieux.