Libérer les chevaux et les juments (2/2) Seconde partie : La vie sauvage

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En captivité, les chevaux et les juments n’ont pas toujours la possibilité d’exprimer leurs préférences. Faut-il pour autant envisager leur « libération » sous la forme d’un retour à la vie sauvage ? Pour Nicolas Marty, l’enjeu consiste surtout à imaginer et développer de nouvelles relations avec ces animaux domestiqués, en dehors du cadre équestre.

Dans son ouvrage Mon cheval est-il heureux à l’écurie ?, Hélène Roche (2014) présente un ensemble de bonnes pratiques apparemment destinées à arranger au mieux l’environnement de l’écurie, pour ne pas générer trop de problèmes chez les chevaux et les juments qui y sont détenu·es. Elle n’est ni antispéciste ni radicalement opposée à la captivité des chevaux et des juments, mais elle emploie explicitement le mot « détention » pour sa connotation carcérale et pour mettre en avant le fait que le cheval n’a pas le choix, faisant remarquer qu’ « hébergement » a une connotation d’hôtel, tandis que « logement » n’indique rien des mécanismes de gestion qui sont en jeu1.

La captivité, au moins dans le cadre des pratiques équestres, est un système qui s’auto-entretient et qui s’auto-justifie. La tonte en est une bonne illustration : on peut tondre les chevaux et les juments pour qu’iels sèchent mieux après le travail, parce qu’iels transpirent facilement à l’effort. La tonte peut être effrayante au début, alors il faut les y préparer, et une fois tondu·es (sauf tonte spéciale), il faut les couvrir pour qu’iels n’aient pas froid en hiver. Vu leurs réactions quand on leur retire la couverture (iels se roulent et se grattent), on peut supposer que la couverture n’est pas très agréable à porter (Roche, 2014). Sauf dans certaines conditions (notamment climatiques) et chez certains animaux (notamment âgés), la couverture va être justifiée par le bien-être du cheval ou de la jument alors qu’elle sert en premier lieu à pallier un problème généré par une pratique (la tonte) liée au fait que l’on a imposé à ce cheval ou à cette jument de travailler.

Dans l’épisode 13 de sa série Cuicui Express, Sébastien Moro (2020) parle d’études réalisées en 2013 pour déterminer la capacité des chevaux et des juments à demander explicitement, par l’intermédiaire de symboles appuyés avec le nez, qu’on leur mette une couverture, qu’on leur enlève, ou qu’on les laisse comme iels sont. Tous les individus testés ont réussi à apprendre le code, dont l’apprentissage passait notamment par l’exposition à des conditions de température dont les chercheur·euses savaient qu’elles induiraient un choix préférentiel. Les chevaux et les juments savent donc exprimer leurs préférences vis-à-vis de nous, ce qui est intéressant du point de vue de l’aménagement de leur captivité. Mais cela passe par un conditionnement de deux semaines et ne peut concerner, telle que la méthode est construite, que des préférences relevant d’une action immédiate de notre part, ce qui implique donc déjà notre présence et leur dressage.

Si les écuries peuvent effectivement protéger les chevaux et les juments de la faim, de la soif et des prédateurs, elles leur imposent énormément de contraintes, notamment en termes d’emploi du temps, ce qui peut mener au développement de troubles du comportement et à une sensibilité accrue aux changements de routine2, en plus de rendre difficiles, voire parfois d’empêcher, les interactions et les hiérarchies sociales. La période de confinement que nous avons vécue cette année donnera peut-être aux sceptiques une meilleure idée de ce que peut représenter, pour un cheval ou une jument, le fait de ne sortir qu’une heure chaque jour et d’être limité·e, le reste du temps, à quelques mètres carrés.

L’emploi du temps des chevaux et juments sur 24 heures, s’il n’est pas contraint, consiste en moyenne en 6 heures de repos (debout, couché·e avec les jambes repliées ou couché·e sur le flanc) et en 14 à 18 heures de mouvement (dont 12 à 18 heures de repas). Dans les écuries, les chevaux et juments qui sortent moins de 2 heures par jour se défoulent souvent à la moindre sortie, avec des risques de blessure liés aux allures rapides, aux ruades et aux interactions bien plus nombreuses et fortes que la normale. Si le paddock (enclos aménagé en extérieur) ne lui offre rien d’autre que l’espace nécessaire pour se défouler, le cheval ou la jument retournera vite dans son box, même d’iel-même, avec les conséquences négatives que cela peut avoir pour son bien-être psychique et corporel. Il ne faut pas pour autant céder à l’idée que « l’enrichissement » serait la solution : tout au plus, « un milieu ‘enrichi’ devrait être la norme », c’est-à-dire le strict minimum (Roche, 2014).

On connait également depuis longtemps les problèmes causés par la détention en solitaire. Dans le cas des chevaux et des juments, une étude récente en France a observé que parmi de nombreux facteurs étudiés, seulement trois (un couchage en paille, une fenêtre ouverte vers l’extérieur et la réduction de la part de concentrés dans l’alimentation) permettaient d’améliorer le bien-être des chevaux et juments « de sport » détenu·es dans des box individuels sans sortie en-dehors des périodes de « travail ». Même avec ces ajustements, les améliorations obtenues au niveau du bien-être n’étaient pas particulièrement importantes (Ruet et al., 2019). À quand un renforcement des lois concernant la détention de ces animaux ?

Bien que l’on manque encore aujourd’hui de données scientifiques pour étayer l’intérêt spécifique des différentes installations qui les composent, les « écuries actives » semblent globalement positives. Alors que dans les installations habituelles les chevaux et les juments passent la plupart de leur temps dans des box individuels et mangent deux ou trois fois par jour les rations qui leur sont fournies à heures fixes, les écuries actives détiennent les animaux en groupe et encouragent les interactions et la recherche active de nourriture en répartissant le couchage, le fourrage, les distributeurs de concentrés, l’abreuvoir et les zones de jeu de manière à favoriser le déplacement. Elles ont également leurs limitations, étant souvent équipées de postes de distribution de concentrés et de foin en nombre insuffisant pour que les chevaux et juments puissent tou·tes manger en même temps (ce qu’iels font naturellement). Il y a donc régulièrement de l’attente aux postes de distribution, ce qui pourrait générer du stress. De plus, contrairement au « paddock paradise » imaginé par l’écrivain Jaime Jackson (qui a également ses avantages et ses inconvénients), les matériaux et dispositifs utilisés dans les écuries actives sont souvent artificiels, ce qui, dans le cas des couchages, est moins apprécié par les chevaux et les juments (Roche, 2014). Dans les deux cas, on reste cependant dans un système de captivité, intégré dans le système équestre.

Les humain·es non plus n’ont pas le choix, si ?

Dans le confort de nos vies occidentales modernes (auquel on peut éventuellement penser en se représentant ces « paddocks paradisiaques » où tout est fourni), nous n’avons pas forcément envie de retourner à l’état sauvage, qui oblige la vigilance et la recherche constante de subsistance. Alors pourquoi imaginer que ce serait le cas pour les chevaux et les juments ?

À mon avis, la différence fondamentale est que, contrairement à nous, iels n’ont aucune opportunité de choisir comment se déroulera leur vie et quelles en seront les contraintes, même lorsque l’on essaie de leur faire croire que c’est le cas3. Si la plupart d’entre nous dépendent, pour notre confort et pour notre alimentation, de productions sur lesquelles nous n’avons presque aucun contrôle, nous avons encore la possibilité de questionner ce mode de vie, d’en dénoncer les limites, d’en chercher un autre.

Les chevaux et les juments captif·ives, au contraire, ne peuvent pas remettre en question leur captivité. S’iels tentent de le faire, iels sont entrainé·es à ne plus le faire, par exemple en leur apportant des « enrichissements » ou en utilisant des techniques de conditionnement. C’est d’ailleurs l’objet du débourrage, « série d’apprentissages qui visent à atténuer les réactions de peur liées à la présence d’un harnachement et d’un cavalier sur le dos », avec des techniques plus ou moins douces ou violentes « selon les cultures », « une emprise psychologique » se substituant parfois à la violence physique. C’est ce que décrit Roche (2018), qui remarque que, « étrangement, même après 6 000 ans de domestication, il n’est pas possible de monter sur un cheval sans l’avoir entrainé préalablement, ou alors il faut s’attendre à un bon rodéo », sauf dans le cas de certaines « races » (notamment les chevaux de trait), chez qui la sélection a pu éliminer les réactions dangereuses.

C’est également la raison pour laquelle Antonio Vidril, réalisateur et photographe4, met un point d’honneur à utiliser l’expression « espèce domestiquée » plutôt qu’ « espèce domestique » pour les chevaux et les juments : contrairement aux chien·nes, par exemple, Equus caballus ne serait pas (encore ?), malgré des adaptations spécifiques aux différentes formes d’exploitation, une espèce fondamentalement modifiée par la domestication5. Il souligne que les chevaux et juments domestiqué·es, de même que les populations férales actuelles (c’est-à-dire des populations auparavant domestiquées puis retournées à l’état sauvage), appartiennent tou·tes à cette espèce Equus caballus, et que la notion de races « ne désigne en réalité qu’une seule chose : des individus inscrits par l’homme dans un ‘stud-book’ […] : des gens décident, sur des critères qui leur sont propres, d’inscrire des individus dans une liste d’individus »6. Même dans les cas où on ne les obligera pas à nous obéir, c’est encore nous qui choisirons une autre boite, une autre activité. C’est encore nous qui choisirons qui aura le droit de se reproduire ou non, dans quelles conditions, et quel sera le destin du poulain. C’est enfin nous qui choisirons, sur fond de critères économiques, la date et les modalités de la mort de chacun·e.

Dans la première partie de son film Chevaux : l’instinct du troupeau, Antonio Vidril (2018) nous donne à voir des chevaux et des juments en plein air, sans présence humaine autre que la personne qui filme. Au cours de longs plans-séquences, sans commentaire, on peut donc voir la vie des chevaux et des juments au quotidien : dans le groupe, plutôt dispersé, chaque individu broute en se déplaçant un peu, se repose (couché·e « en vache » ou sur le côté), reste debout immobile, part au galop, tou·tes ensemble et pourtant chacun·e de son côté, sauf lors des quelques interactions câlines que l’on voit entre deux individus.

 

Le rapport aux humain·es est abordé dès le début de la deuxième partie du film, avec l’idée que les chevaux et les juments comblent souvent un vide familial chez leurs « propriétaires », ce qui nuance l’idée selon laquelle les animaux ne serviraient que de faire-valoir ou d’outil sportif.

Le film se fait clairement l’avocat de conditions de vie très libres pour les chevaux et les juments. Il dénonce l’économie de la filière équine, critiquant notamment l’utilisation médiatique des chevaux de Przewalski, seule population férale en France, pour justifier l’opposition entre les « sauvages » et les « domestiques ». Jusqu’en 2018, il était courant de présenter le cheval de Przewalski comme l’ancêtre sauvage de l’espèce domestiquée actuelle. Cette croyance selon laquelle les Przewalski seraient donc des animaux fondamentalement sauvages pouvait faire croire, à l’inverse, que chevaux et juments domestiqué·es ne pourraient pas vivre sans nous. Vidril nous montre donc uniquement des animaux issus de « l’élevage extensif » et destinés à l’utilisation équestre (sans pour autant discuter le bien-fondé ou la justification en soi de cette utilisation), pour montrer que la vie en liberté est bel et bien possible pour les animaux domestiqués.

Cependant, l’omniprésence de la musique et les quelques effets de ralenti de l’image ont tendance, à mon avis, à entraver l’observation des animaux pour ce qu’ils sont, en esthétisant leur vie. De plus, malgré une mention, dans la deuxième partie, de l’impact de la sélection naturelle, le film ne montre aucun animal mort. D’après l’auteur, cette absence est simplement due au fait que sur la période de cinq semaines de prises de vue, il n’a vu aucun animal mourir. Pour son film précédent, il aurait renoncé, à la demande de l’éleveur, à utiliser les images de la mort d’un cheval qui avait chuté et était mort « seul, isolé du reste du troupeau, sereinement »7. Toujours d’après lui (mon expérience dans l’évaluation visuelle de la santé physique des chevaux et juments étant réduite, je n’ai pas pu vérifier cela), le film montre régulièrement des indices de parasitisme intestinal et d’arthrose liée à l’âge. Quant à l’absence d’agressions (qui, aussi peu fréquentes qu’elles puissent être dans un groupe établi en liberté, peuvent arriver), il la justifie par le fait que les groupes observés ne contenaient aucun étalon et que « les vraies agressions chez cette espèce ont lieu quasiment exclusivement entre mâles non castrés […] à une époque précise de l’année ».

Cela ne concerne donc pas les groupes en élevage extensif. Reste que les dangers, les maladies, la mort et les agressions existent, et doivent bien entrer dans nos réflexions si l’on veut parler de libérer les chevaux et les juments, d’autant plus que la castration est une pratique d’élevage, liée à la captivité et aux pratiques que l’on impose aux chevaux8.

La vie sauvage pour les chevaux et les juments, n’est-ce pas dangereux ?

La difficulté est que, quelle que soit la discussion, quelle que soit l’argumentation, on se retrouve vite dans la situation où, face à la remise en question de la captivité en soi et à la notion de « libération », les pratiquant·es (et d’autres personnes) répondent souvent, dans mon expérience : « si on libère les chevaux et les juments, iels vont tou·tes mourir », « vous n’y connaissez rien »9 et « vous avez l’esprit fermé ». Dans l’autre sens, on trouve souvent, au sein des milieux animalistes (et ailleurs), l’idée que la nature serait fondamentalement bonne et que la vie sauvage serait forcément meilleure que la vie en captivité. Reste donc à poser les bonnes questions.

D’abord, à l’affirmation selon laquelle les chevaux et juments domestiqué·es disparaitraient s’iels étaient libéré·es, Hélène Roche répond que

les chevaux sont sensibles aux modifications de leur environnement et toute nouveauté les met en éveil. Ce ‘défaut’ en condition domestique est aussi un atout pour rester en vie en présence de prédateurs. Si vous prenez les chevaux que vous croisez en club ou dans les prés alentour et que vous les relâchez dans la nature, il est fort probable qu’ils survivent sans grosse difficulté, même si des loups sont présents. On ne peut pas en dire de même de certaines vaches ou autres chiens. Ce qui nous dessert au cours de nos manipulations leur est d’un grand secours quand ils ne bénéficient plus de notre protection. Si l’on prend leur point de vue, on comprendra ce qui peut les effrayer ou les intriguer. (Roche, 2018)

Pour autant, la représentation que l’on peut se faire des groupes de chevaux et de juments est largement biaisée par leur utilisation symbolique dans les médias : crinière au vent, au grand galop, dans des groupes immenses qui hennissent à n’en plus finir. La réalité est tout autre : les chevaux passent 60 % de leur temps à s’alimenter et 20 à 30 % de leur temps à se reposer, ne hennissent et ne couinent que rarement, selon les besoins, et si les troupeaux peuvent être grands, ils sont constitués de groupes qui dépassent rarement dix individus (Roche/IFCE, 2019). En fait, même l’idée de « liberté » serait toute relative, que ce soit à cause des limites naturelles (montagnes, cours d’eau, etc.) ou des limites humaines (routes, clôtures, etc.), de la concurrence pour les ressources alimentaires (il s’agit d’ailleurs plutôt d’une concurrence avec les troupeaux d’élevage qu’avec d’autres animaux sauvages, ce qui pose la question de l’impact de l’élevage sur les populations sauvages), ou même des aléas climatiques (Roche/IFCE, 2020).

La vie sauvage est pourtant romantisée, poétisée. Axelle Playoust-Braure a rappelé, dans sa conférence La souffrance des animaux sauvages n’est pas une fatalité (PEA, 2020), que la sélection naturelle est « aveugle aux intérêts des individus » et relève beaucoup du hasard des maladies et du climat, notamment, en ajoutant qu’il ne faut pas oublier la quantité d’animaux qui meurent très jeunes, en particulier au sein des espèces avec un taux de natalité élevé (ce qui sera moins le cas chez les équidés que chez certaines tortues, par exemple). Les maladies, le parasitisme, la fatigue, la faim, la soif, la compétition existent aussi chez les chevaux et les juments. La prédation les concerne moins que d’autres espèces et ne semble pas être la cause majeure de mortalité chez les populations sauvages (Roche/IFCE, 2020), ce qui n’empêche pas que les observations sur les populations sauvages semblent indiquer une longévité moyenne de 7-8 ans, plus variable chez les mâles à cause des blessures (Roche/IFCE, 2019).

En ce qui concerne les chevaux et les juments domestiqué·es, la simple existence de la filière bouchère implique des morts très précoces. Mais même si l’on voulait comparer les longévités des populations sauvages avec celles des chevaux et juments captif·ives, on ne trouve aucun chiffre bien lisible sur la mortalité et la longévité des chevaux et juments domestiquées, ni par secteur, ni dans l’ensemble. S’il n’est même pas certain que des chiffres exhaustifs existent quelque part (les équarrisseur·euses ne déclarant pas toujours les morts à l’IFCE), la base de données SIRE (Système d’informations relatif aux équidés) contient effectivement des chiffres sur la mortalité des chevaux et des juments en France – mais l’IFCE ne semble pas tout à fait disposé à communiquer de quoi se représenter ces données de manière nuancée (Marty, 2020).

Mais l’argument de la longévité est-il vraiment pertinent ? Des zoos se sont parfois félicités de détenir des animaux âgés tout en occultant les pratiques de breed and cull, consistant à laisser certains animaux se reproduire pour leur permettre d’exprimer leurs comportements de parentage, avant de tuer une partie ou l’ensemble des bébés pour éviter la surpopulation (EAZA, 2019).

Dans tous les cas, la longévité n’indique pas grand-chose du bien-être et du bonheur des animaux, si ce n’est une incidence réduite de différentes causes de mortalité.

Que faut-il faire, alors ?

Si la vie sauvage est si cruelle et la domestication si avantageuse, alors pourquoi les autres animaux sauvages n’en profiteraient pas eux aussi ? En fait, qu’est-ce qui pourrait justifier l’idée de favoriser les chevaux et les juments plutôt que les autres, sinon le statu quo ? Est-il vraiment important de « préserver » une espèce, quitte à faire souffrir ses représentant·es ? Quoi qu’il en soit, quelle est la solution ?

Travailler à réduire les souffrances des animaux sauvages, afin d’ouvrir la voie à la féralisation des animaux actuellement domestiqués, pourrait être la voie la plus prometteuse. Les initiatives pour réduire la souffrance des animaux sauvages existent déjà et se développent, en particulier ces dernières années, sous le sigle RWAS (Reducing Wild-Animal Suffering) ou WAW (Wild Animal Welfare). Axelle Playoust-Braure en parlait dans sa conférence citée plus haut (PEA, 2020) : non seulement la souffrance des animaux sauvages doit être prise en compte, mais elle peut être prise en charge, même si notre marge d’action est réduite et que toute intervention implique des incertitudes. Aujourd’hui, pour elle, il faudrait donc que la « biologie du bien-être » se développe sur le plan universitaire, afin de générer de manière rigoureuse des connaissances plus précises sur les possibilités d’action, leurs risques et leurs bénéfices pour les animaux sauvages.

Quant aux chevaux et aux juments, les initiatives qui favorisent et/ou préparent leur vie en liberté existent déjà. En France, l’association Takh œuvre dans ce sens en préparant les chevaux et juments de Przewalski à la réintroduction en Mongolie. Au Pays de Galle, l’association Hungry Herds aide les groupes de poneys sauvages, notamment en leur fournissant de la nourriture pendant les hivers difficiles. En Arizona, le Salt River Wild Horse Management Group fournit aux chevaux et juments sauvages de Heber des soins et de la nourriture (lorsque cela s’avère très nécessaire) ainsi que des vaccins contraceptifs limitant les famines causées par la surpopulation. Un groupe Facebook est par ailleurs dédié aux discussions et aux réflexions sur la préservation des équidés sauvages américains, dont la vie est loin d’être libérée des caprices humains.

Cela ne veut pas dire que les choses soient faciles.

De nombreuses discussions ont alimenté mes réflexions sur ce sujet, mais ont surtout abouti au constat que chacun·e de son côté, personne n’est vraiment d’accord, et que n’importe qui peut vite s’offusquer de ne pas être cru·e sur parole et de ne pas voir l’avis des antispécistes changer radicalement après quelques arguments sur les dangers de la vie sauvage ou l’amour des propriétaires pour leurs animaux.

Je parle d’un projet de libération à réfléchir, du choix des individus et du paternalisme de l’élevage et des pratiques équestres : on me répond en disant que je veux supprimer tous les liens avec les animaux. Je réponds avec des exemples d’interaction avec les animaux sauvages : on me cite des cas d’interactions qui font se multiplier les animaux sauvages au point que les mairies les font piéger et tuer. (Les mauvaises décisions des mairies à propos de lapins ou d’oiseaux justifieraient-elles la poursuite de l’élevage de chevaux et de juments ?) Ou bien, pour remarquer à quel point il serait ignorant de refuser les liens avec les chevaux et les juments, on cite l’exemple de Peyo, cheval « soignant » qui n’aurait « pas été dressé » (son propriétaire lui faisait pourtant bien faire des spectacles équestres – à la fin desquels, selon la légende10, son cheval allait toujours « se coller vers le même type de spectateurs », ceux porteurs de maladies graves).

D’un côté, tout en ne rejetant pas l’équitation, on me dit que les chevaux et les juments sont adapté·es à la vie sauvage et que l’on devrait les laisser libres et soumettre l’espèce à la sélection naturelle pour qu’elle s’adapte au mieux. De l’autre côté, on affirme que la vie sauvage est impossible et cruelle, que les populations férales existantes subissent malgré tout la domination des humain·es sur l’environnement, et que les vaccins contraceptifs « provoquent d’énormes plaies suintantes plusieurs mois sur les croupes des chevaux », alors que la castration des mâles « pose moins de problèmes ». D’un côté, l’élevage extensif semble idyllique (si l’on oublie justement que les seuls chevaux à avoir le droit d’en profiter sont les chevaux castrés, et que la castration n’est peut-être pas une expérience particulièrement agréable pour eux). De l’autre, on y voit des juments violées par les chevaux et un environnement hostile qui rend les animaux dépressifs au point de les pousser à la mort.

Toutefois, de tous les côtés, que ce soit sur le plan scientifique, de la part des simples observateur·trices ou des pratiquant·es, on s’accorde généralement sur le fait que les modes de détention actuellement majoritaires en France sont problématiques, voire tout à fait délétères. Sans même parler de libération, il y a donc dans la question de la détention un vrai problème, largement constaté, auquel il est urgent de trouver une solution.

Quant à l’idée de « libération », elle n’implique pas d’abandonner, sur une montagne inaccessible pour nous, des chevaux et des juments domestiqué·es qui ne se connaissent pas et qui ont créé pendant des années des liens d’affection avec des humain·es (quelles qu’aient été les conditions dans lesquelles cette affection est apparue). On ne peut pas non plus simplement libérer, sans aucun suivi, des chevaux et des juments déjà né·es, exploité·es pour leur sang, pour leur sperme, pour leur corps, pour leur force de traction, pour combattre des taureaux dans des arènes, pour être mangé·es… Tant que l’élevage existera, chevaux et juments continueront de naitre et d’exister en trop grand nombre pour que les associations qui se chargent de leurs retraites puissent suivre la cadence. C’est la raison des revendications de Code Animal par exemple, en ce qui concerne les animaux sauvages exploités par les cirques : la première étape ne peut être que l’arrêt des reproductions et des nouvelles acquisitions, l’euthanasie n’étant pas jugée être une solution acceptable. En ce qui concerne les chevaux et les juments, il s’agira d’arrêter l’élevage, ce qui impliquera certainement une réduction de leur nombre, au moins dans un premier temps, qui permettra enfin d’envisager la libération des individus de cette espèce.

À nous, qui voulons éviter d’imposer la captivité aux chevaux et aux juments, de trouver des solutions pour favoriser l’adaptation de cette espèce domestiquée à la vie sauvage. À nous, qui voulons conserver des relations avec les animaux, de les réimaginer et de les développer en dehors du cadre équestre.


Nicolas Marty est militant antispéciste et président de l’association bordelaise ACTA. Il est également docteur en musicologie, titulaire d’une licence de psychologie, et compositeur de musiques instrumentales et acousmatiques, avec un intérêt particulier pour le silence, l’espace et l’écoute. Il pratique le taiji quan depuis 2007, et l’enseigne ponctuellement.

Photo : Jo-Anne McArthur

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices. Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à le faire sur la page Facebook de la revue, prévue pour cela, ou à proposer un texte pour publication (lamorce@riseup.net).

  1. De manière générale, les propos d’Hélène Roche sont toujours nuancés et sourcés : que ce soit dans ses écrits, dans ses vidéos, ou dans les discussions approfondies que j’ai eues avec elle, elle distingue explicitement ce qui relève de ses opinions et ce qui découle d’observations de terrain de ce qui est appuyé par la littérature scientifique (et dans quelle mesure cette littérature peut être appliquée ou non à différentes situations).
  2. Très communs, ces troubles du comportement sont appelés « tics » dans le milieu équestre, bien qu’ils présentent plus de similarité avec les « TOC » humains. Hélène Roche conseille d’ailleurs, comme le font les thérapeutes pratiquant les thérapies cognitives et comportementales pour les compulsions des TOC, de ne pas répondre aux comportements du cheval plus vite que nécessaire, car cela justifierait le comportement compulsif (Roche, 2014). La différence est que cette partie du traitement des TOC peut être conscientisée et acceptée par les patient·es humain·es, tandis que les chevaux et les juments ne peuvent que la subir.
  3. Hélène Roche (2018) raconte un épisode dans lequel il a fallu qu’elle mette son cheval en situation de s’approcher de la personne qui voulait lui installer le licol (pièce de harnachement du visage), qui tentait de le faire depuis une demi-heure sans succès, le cheval s’éloignant à chaque fois. « À la distance critique du mètre, au lieu de dire à Willow de s’approcher, je demandai à Kako de toucher Willow (consigne vocale à laquelle il est entrainé). Je restai à hauteur de son épaule, à quelques centimètres de lui. Il allongea son nez, le toucha. Kako montrait ainsi qu’il acceptait le contact par l’exécution de la consigne. Je reculai de deux pas, et dis à Willow qu’il pouvait s’approcher pour mettre le licol. Ce qu’il fit sans que Kako ne bouge d’un millimètre, puis le caressa sur le corps et Kako soupira profondément. Kako suivit tranquillement Willow dans le paddock. J’avais permis à Kako de contrôler la situation plutôt que de la subir. » Si, de notre point de vue, et probablement de celui du cheval en situation, il est préférable de fonctionner de cette manière, la solution la plus respectueuse du cheval serait plutôt de le laisser ne pas être équipé. Mais le système de captivité en veut autrement, et le harnachement est parfois « nécessaire » au regard des contraintes imposées à l’animal par ailleurs.
  4. En dehors des propos tenus dans son film, les idées attribuées ici à Antonio Vidril viennent d’un échange de messages électroniques en avril 2020.
  5. En fait, Fages et al. (2019) remarquent justement une perte de diversité génétique dans les populations de chevaux et de juments depuis l’époque moderne avec ses techniques de sélection et d’élevage.
  6. Comme le font remarquer Monvoisin et Gallen (2020), même la notion d’espèce et la catégorisation des espèces sont des constructions humaines plus ou moins arbitraires.
  7. Antonio Vidril commentait dans son message électronique : « Les chiffres que j’ai, de la parole des éleveurs, concernant ce genre d’accident, c’est environ un cheval qui se tue tous les 2 à 3 ans, sur 400 hectares, pour 90 individus. Pour moi, plus l’effectif est stable dans la durée, sur une parcelle unique et immuable, moins il y a d’accidents, car le troupeau s’adapte à son environnement, car la sélection naturelle au fil du temps fait son office, car les chevaux se transmettent entre eux tout ce qu’ils ont à savoir pour survivre. Et on voit des différences énormes entre les chevaux qui ont passé 2, 3, 4, 5 ans, comme cela, et ceux qui sont nés nourris et “soignés” par l’homme matin midi et soir. C’est le jour et la nuit. Ce n’est pas la génétique qui fait ça, c’est uniquement le vécu. La “filière” (et pour le coup, absolument toute la filière) vous soutiendra tout l’inverse. »
  8. « Les chevaux en France et dans de nombreux pays européens (sauf au Sud : Espagne, Portugal) sont majoritairement castrés. L’opération chirurgicale, sous anesthésie, a lieu vers la puberté de l’animal, soit entre 2 et 4 ans. La castration vise à atténuer les comportements d’agressivité entre congénères ou envers l’homme et permet aussi de mélanger les juments avec ce troisième sexe nommé “hongre” sans risquer d’avoir une descendance. […] Les juments sont rarement stérilisées, contrairement aux chiennes et aux chattes. Le fait tient à la fois au coût de l’opération, mais aussi au potentiel reproducteur. Une jument ne donnant qu’au maximum un poulain par an (davantage si l’on a recours aux transferts d’embryon avec des mères porteuses), on préfère les préserver dans une perspective éventuelle d’élevage, alors que les portées des chiennes et des chattes sont de plusieurs petits par an. » (Roche, 2018)
  9. Antonio Vidril, lisant cette expression, m’a fait remarquer que « personne “n’y connait rien” […] nous sommes tous subjectifs. Car nous connaissons tous les chevaux… dans un certain contexte. Et pas, ou peu, dans les autres contextes. C’est tout simplement trop vaste, de toute façon ».
  10. Michel-Antoine Leblanc (2015) raconte l’histoire de chevaux « savants » dont on a fini par découvrir grâce à des observations contrôlées (ou dont on soupçonne, n’ayant pas pu le confirmer) que leurs capacités extraordinaires, comme le fait de résoudre des opérations arithmétiques, reposaient en fait sur des indices infimes qu’ils relevaient dans l’expression corporelle des spectateur·trices. En introduction de l’épisode 13 de sa série Cuicui Express, Sébastien Moro (2020) résume également l’histoire de Hans, le cheval mathématicien, de manière ludique. Difficile de dire aujourd’hui si c’est le cas de Peyo, et même sans la capacité à détecter la gravité d’une maladie en soi, il est possible que d’autres indices le guident vers certain·es patient·es en particulier. Mais il est également envisageable qu’il soit assez bien médiatisé pour que l’on commence à parler d’ « équithérapie » avant de se poser sincèrement et rigoureusement la question de ses compétences réelles et de l’effet propre de ses « interventions ».