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Après un premier Que sais-je ? sur le véganisme (coécrit avec Renan Larue), la juriste et philosophe québécoise Valéry Giroux publie un second opus dans la prestigieuse collection des Presses universitaires de France. 


L’antispécisme est un sujet complexe et à plusieurs égards polémique. Pour être correctement traité, il demande d’une part d’aborder des questions philosophiques et scientifiques souvent nouvelles et difficiles ; d’autre part, de ne pas passer sous silence et de judicieusement rappeler que ce sujet, d’une grande actualité, inspire et pousse à l’action des militants qui mettent au défi la doxa morale et bien des habitudes d’un grand nombre de gens : tout cela n’est pas sans susciter débats et controverses.

On devine sans mal les deux graves périls qui guettent qui souhaite aborder un thème semblable, plus encore dans le nombre limité de pages auxquelles contraint un Que sais-je ?.

Le premier est de mal présenter les enjeux philosophiques et éthiques ; le deuxième de n’offrir qu’une présentation biaisée, militante ou anti-militante, des conséquences pratiques qu’on en tire – ou non.

Giroux a à mon sens évité ces deux écueils et son ouvrage satisfera aussi bien le philosophe que le militant.

Valéry Giroux

En introduction, elle propose un bref survol historique qui rappelle comment le concept d’antispécisme et son contraire, celui de spécisme, tout récemment entrés dans le vocabulaire courant, se sont peu à peu définis. On y apprend comment, malgré quelques précurseurs, il faut attendre l’œuvre de Charles Darwin pour que commence à reculer, sur le plan des idées à tout le moins, un « anthropocentrisme d’inspiration religieuse et métaphysique » (p. 9).

En pratique, toutefois, les choses, et notamment cette idée de hiérarchisation des êtres, changent bien moins vite, y compris chez les philosophes, et cela pour diverses raisons que Giroux décline – méconnaissance du darwinisme et de ses conséquences ; habitudes alimentaires ; tendance à privilégier les membres de son groupe, entre autres.

Mais, peu à peu, une nouvelle sensibilité émerge : la bonne conscience carnivore décline, un souci du bien-être animal se généralise et, avec elle, une conscience plus critique de certaines réalités et de certaines pratiques comme les zoos, la chasse, les delphinariums, l’expérimentation animale, sans oublier l’industrie agroalimentaire.

En 1970, le psychologue anglais Richard Ryder forge le mot spécisme, sur le modèle des mots racisme et sexisme. Il désigne « le préjugé ou la discrimination arbitraire que subissent des êtres sensibles en fonction de leur espèce » (p. 13). Lutter contre lui, on l’aura compris, c’est adopter une posture antispéciste, ce qui est le sujet du livre.

Discrimination, sentience et types de spécisme

Le premier chapitre décline trois concepts philosophiques centraux dans les débats et les discussions sur le spécisme et l’antispécisme : la discrimination ; les espèces animales ; la sentience.

Le premier invite à distinguer entre discrimination, c’est-à-dire distinction pouvant être neutre, juste ou injuste, et ses conséquences. « La discrimination injuste peut prendre diverses formes. Lorsqu’elle est faite en fonction de ce qui est perçu comme la race, le sexe ou l’orientation sexuelle, on parle habituellement de racisme, de sexisme ou d’hétérosexisme. […] Lorsqu’elle cible des animaux n’appartenant pas à l’espèce humaine, on parle de spécisme. » (p. 22)

Le deuxième conduit à relativiser, sur le plan moral, l’importance généralement accordée au concept d’espèce.

Le troisième clarifie cet important concept de sentience, plus précis que celui de sensibilité, pour penser cette capacité « de jugement, de mémoire, d’anticipation, d’émotion et de conscience » qu’ont des animaux.

Le deuxième chapitre examine d’abord trois couples de concepts par lesquels on pense la question de savoir si les « traitements différentiels dont jouissent les membres de telle ou telle espèce » (p. 41) sont ou non justifiés. J’en touche un mot sans pouvoir entrer dans le détail du traitement soigné qu’offre Giroux de ces débats.

Ces trois couples de concepts sont le spécisme radical, qui nie toute valeur morale aux animaux, et le spécisme modéré, pour lequel « la sentience des animaux non humains devrait leur valoir certaines protections » (p. 43) ; le spécisme pur, qui attribue certains droits aux humains en raison de leur appartenance à l’espèce humaine, et le spécisme attributif, « qui accorde une importance morale variable en fonction non pas des espèces en tant que telles, mais de certains des attributs de leurs membres, c’est-à-dire de caractéristiques qui sont typiquement associées aux espèces » (p. 47) ; le spécisme absolu et le spécisme relatif, enfin, qui concernent la question de savoir si une espèce est ou non « en toutes circonstances moralement supérieure et mérite en conséquence d’être privilégiée, peu importe le point de vue d’où on se place pour en juger » (p. 67).

Ce deuxième chapitre examine aussi deux arguments couramment invoqués contre l’antispécisme.

Le premier est l’argument contractualiste, défendu notamment par Peter Carruthers et selon lequel, justement, l’incapacité des animaux de s’engager contractuellement les prive de tout statut moral. Contre cet argument, on peut notamment faire valoir qu’il « échoue à protéger convenablement les êtres humains irrationnels » (p. 79).

Le deuxième est l’argument dit de la norme pour le groupe. Il soutient que les capacités cognitives sophistiquées des êtres humains ont bien leur pertinence morale même si certains individus en sont privés – par exemple, parce qu’ils « les posséderont, les ont possédées ou auraient pu les posséder » (p. 81) ou bien parce que ces êtres sont de même nature. Parmi les contre-arguments déployés ici, notons celui qui fait valoir que nous ne traitons pas d’ordinaire des individus dépourvus de certaines caractéristiques (comme le fait de connaître les rouages et le fonctionnement de l’armée) comme s’ils en étaient pourvus (et ne faisons donc pas pour cela du président des États-Unis le commandant en chef).

Un monde délivré du spécisme

« À quoi ressembleraient nos rapports avec les animaux si le spécisme était aboli ? », demande alors Giroux (p. 87). C’est à répondre à cette question qu’est consacré le troisième et dernier chapitre de ce livre.

Quel statut juridique et quels droits, négatifs et positifs, devrait-on alors accorder aux animaux ? Les enjeux soulevés sont encore une fois complexes et pour certaines polémiques, mais dans les implications pratiques de tout cela, on entre dans un territoire plus familier de chacun de nous : l’exploitation des animaux sous toutes ses formes; leur consommation ; le statut des animaux domestiques ou limitrophes (qui partagent un territoire avec les êtres humains).

Ce chapitre examine aussi deux importants débats entre antispécistes : la question de la reproduction des animaux domestiques (qui oppose ceux et celles qui acceptent ou refusent la position extinctionniste de Gary L. Francione) et la question de nos devoirs envers les animaux sauvages. Encore une fois, le traitement proposé de ces délicates questions est sensible et informé.

Je laisse à Giroux le mot de la fin, tiré de la conclusion de ce bel et inspirant ouvrage qui vous fera réfléchir à des questions de plus en plus incontournables : « L’antispécisme exige que nous renoncions à certains des privilèges que nous nous sommes injustement arrogés aux dépens des animaux non humains. Un monde délivré du spécisme ne serait sans doute pas encore parfait, mais il serait incontestablement plus juste ».


L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices. Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à le faire sur la page Facebook de la revue, qui est prévue pour cela, ou à proposer un texte pour publication (lamorce@riseup.net).


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