J’accuse ! Lettre aux carnistes L’édito de Thomas

Cet édito reproche aux professionnels de la viande de mentir sur le triste sort des animaux de rente, aux politiques de ne pas prendre la défense de ces animaux et à nombre d’intellectuels de dire n’importe quoi pour justifier leur consommation de produits d’origine animale. Bref, il les accuse de pitoyablement bafouer l’idée de justice.


Les images de certains abattoirs et élevages, diffusées ces trois dernières années par des associations de défense des animaux, ont fait scandale en France et en Suisse romande. Beaucoup de personnes ont été choquées par la cruauté exercée à l’encontre des animaux. Réalisant enfin ce qu’est un abattoir, certaines ont même décidé de devenir végétaliennes. La démarche est rationnelle étant donné qu’il est contradictoire de condamner la cruauté de la production de viande, de lait et d’œufs tout en soutenant financièrement cette filière. Chez certaines personnes, cette démarche a même pris une dimension explicitement politique en s’accompagnant d’une demande d’abolition des abattoirs. Après tout, si on estime cruel de tuer des animaux juste pour des plaisirs de table, il semble logique de vouloir la disparition des lieux de mises à mort de ces animaux. Puis d’autres personnes, exaspérées par la fin de non-recevoir sur cette question de la part du monde politique, se sont mises à organiser de plus en plus  d’événements pour interpeller l’opinion publique (manifestations de rue, happenings sanglants, cassages de vitrines, etc.).

Conscients de la menace que fait courir ce mouvement sur leur métier, les producteurs ont tout fait pour rassurer leurs clients, notamment en avançant que les images n’étaient pas représentatives des élevages et abattoirs. Ils n’ont toutefois pas été jusqu’à ouvrir leurs chaînes de production au public. Ils ont aussi multiplié les déclarations où ils prétendaient veiller au bien-être de leurs animaux. Il n’y aurait ainsi presque aucun éleveur qui n’aime pas ses bêtes et n’en prend pas soin avec tendresse. Mais personne n’a expliqué ce que veut dire se soucier du bien-être d’un cochonnet dont on arrache les testicules à vif, d’un veau que l’on sépare de sa mère juste après sa naissance ou d’une vache à qui on tranche la gorge. Enfin, histoire de détourner encore davantage l’attention de l’opinion de la véritable question soulevée par ce mouvement – celle de la légitimité ou non de tuer des animaux pour les manger – les professionnels de l’élevage demandent maintenant que ce mouvement fasse l’objet d’une « commission d’enquête parlementaire » en raison des risques qu’il ferait courir à la « sécurité publique1 ». L’objectif est bien sûr de faire passer pour des extrémistes ceux qui veulent, simplement, ne plus faire couler le sang des animaux !

Si cette tentative d’enfumage des professionnels était prévisible, il est plus regrettable qu’aucune personnalité politique n’ait profité de ces scandales et mouvements de protestation pour lancer un véritable débat sur la légitimité de la consommation des produits d’origine animale. Certes, certains critiquent vaguement l’industrialisation de l’élevage, mais aucun ne pointe du doigt le principe même de l’élevage. Pourtant, voilà plusieurs années qu’un nombre croissant d’articles, de livres et d’associations dénoncent la cruelle exploitation des animaux à des fins culinaires. Ils se fondent sur un principe fondamental : il ne faut pas faire de mal à autrui quand ce n’est pas nécessaire ou dans son intérêt. Ce principe inspire d’ailleurs les droits français et suisse qui condamnent tous deux le fait de maltraiter un animal domestique puis, pour le premier, de le tuer « sans nécessité » et, pour le second, de le tuer de « façon cruelle2 ». Or comment ne pas comprendre, même sans penser à toutes les souffrances qu’occasionnent les élevages et les abattoirs, qu’il est cruel de priver des animaux de leur vie uniquement pour satisfaire les papilles gustatives des consommateurs ? Comment donc cautionner la mise à mort quotidienne de plusieurs millions d’animaux dans les abattoirs ? À part le caprice culinaire, rien ne le justifie. Mais aucun représentant du peuple ne se dresse face à ce déni de justice.

Il est également triste de constater que les intellectuels francophones ne prennent plus leur plume pour défendre les opprimés. La plupart disent ou écrivent même n’importe quoi pour justifier leur consommation de viande, d’œufs et de produits laitiers. Par exemple, à la vue des vidéos de l’association L214, le philosophe Raphaël Enthoven a réagi en soutenant que l’on est bien obligé de tuer les animaux puisqu’être « végétarien quand vous pouvez manger de la viande c’est récuser l’animal en vous3 ». Le propos est consternant car il y a plein de façons d’affirmer son animalité : on peut respirer, faire l’amour ou manger des plantes comme les gorilles. De façon similaire, le journaliste Fabrice Nicolino estime que généraliser le végétalisme revient à sortir « les hommes de leur condition animale […], ouvrir une boîte de Pandore […], jouer avec le feu et courir le risque de mettre le feu à la plaine4 ». Ce n’est pas sérieux : autant accuser le végétalisme d’être diabolique ! De son côté, la sociologue Jocelyne Porcher n’a pas hésité à soutenir que « pour abattre un animal, il faut aimer les animaux5 ». La thèse est pour le moins osée ! Quant au philosophe Francis Wolff, il s’est lui aussi offusqué des campagnes contre les abattoirs puisque la « vie se nourrit de la vie » et que l’on ne va pas se mettre à manger « des pierres6 ». Comment peut-on à ce point oublier que, comme beaucoup d’autres animaux, l’humain peut être en bonne santé sans consommer de produits d’origine animale ? Enfin, pour donner un dernier exemple d’une longue liste7, le sociologue Gérald Bronner craint que le végétalisme suive « le chemin du totalitarisme » puisque ses adeptes veulent interdire aux citoyens de « déguster une côte de bœuf lorsque l’envie leur en prend8 ». Une telle accusation revient toutefois à oublier que le végétalisme n’est pas une question de choix personnel mais de justice. Or, dans une société qui s’enorgueillit de lutter contre les discriminations arbitraires, on ne saurait être autorisé à commettre des injustices.

Malheureusement, dans un monde médiatique complaisant, personne ne dénonce cette mauvaise foi des professionnels, ce silence des politiques et ces inepties des intellectuels9. La France et la Suisse, comme tant d’autres endroits dans le monde, restent ainsi des pays où on égorge fièrement les agneaux à tour de bras et où on s’en lèche les babines. Après cela, chers citoyens, ne nous dites plus que vous êtes épris de justice !


Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices.
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).

  1. Demande formulée par Christiane Lambert, présidente de la FNSEA : « La FNSEA demande une enquête parlementaire sur les associations anti-viande », Le Parisien, 4 octobre 2018.
  2. Pour la France, voir art. 521-1 et R655-1 du Code pénal. Pour la Suisse, voir art. 16 du Recueil systématique du droit fédéral, 455.1.
  3. Raphaël Enthoven, « La Morale de l’info », Europe 1, 24 février 2016.
  4. Fabrice Nicolino, « Charlie du côté des animaux et de l’homme », Charlie Hebdo, 11 juillet 2018.
  5. Jocelyne Porcher, « Les vidéos de L214 sont une prise d’otage morale », La Ruche qui dit Oui !, 6, 5-11 mai 2016.
  6. Francis Wolff, « Au-delà de l’humanité, la passion égalitaire est pathologique », Causeur, 38, septembre 2016, p. 64.
  7. Sur les inepties des intellectuels français concernant cette question du végétalisme, voir Thomas Lepeltier, L’Imposture intellectuelle des carnivores, Max Millo, 2017.
  8. Gérald Bronner, « Viande, pourquoi tant de haine ? », Le Point, 12 juillet 2018.
  9. Un symptôme supplémentaire de la complaisance des médias apparaît peut-être dans le fait que ce texte, proposé (sous une forme abrégée) comme une « Tribune », a été refusé par La Croix, Le Figaro, Le Monde, Le Temps et Libération.