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Émilie Dardenne fait paraître la première introduction aux études animales en français. Kimberly Lanthier, étudiante en études féministes, nous présente cet ouvrage, dont elle recommande la lecture.


Lorsque je suis devenue végane au début des années 2010, le véganisme était encore marginal et peu connu. Mon entourage n’en avait jamais entendu parler et les années suivantes ont été marquées par des tentatives répétées d’expliquer et de justifier mon mode de vie exempt de produits et de services issus de l’exploitation animale. Au cours des dernières années, j’ai cependant constaté un changement. Aujourd’hui, les nouvelles personnes que je rencontre sont non seulement familières avec le véganisme, mais bon nombre d’entre elles sont déjà véganes ou végétariennes. La plupart reconnaissent l’importance de diminuer leur consommation de viande, de produits laitiers et d’œufs.

J’ai commencé mes études universitaires avec l’intention de surtout m’intéresser à l’éthique animale. Même si mes intérêts de recherche se sont diversifiés depuis, j’apprécie qu’un nombre croissant de chercheuses et chercheurs contribuent aux études animales au sein de multiples disciplines. Même si la littérature sur les études animales déborde maintenant de contenus spécialisés, elle peut demeurer difficile d’accès pour des étudiant·e·s ou pour d’autres personnes intéressées à s’y initier. Jusqu’à tout récemment, aucun ouvrage en français n’avait encore été publié dans l’objectif de vulgariser cette recherche et de rendre les études animales accessibles à un vaste public.

C’est pour combler cette lacune au sein de la littérature francophone qu’Émilie Dardenne, maîtresse de conférences à l’Université Rennes 2 et responsable pédagogique du diplôme d’université « Animaux et société », publie son ouvrage Introduction aux études animales (Paris, PUF, 2020). En 312 pages, ce livre offre la première introduction interdisciplinaire aux études animales rédigée en français et rendant compte du contexte spécifique de la question animale en France. Il se présente sous la forme d’un manuel d’études, avec du texte entrecoupé de définitions et de rappels, de tableaux ou encore de lignes du temps. Si ces nombreux suppléments et le style didactique de l’ouvrage nuisent parfois à la fluidité de la lecture, ils en facilitent grandement la compréhension.

Émilie Dardenne

L’autrice définit les études animales comme le champ de recherche pluridisciplinaire qui étudie « des thèmes tels que les relations entre les êtres humains et les animaux, la façon dont les membres de notre espèce perçoivent ces derniers, ou encore les animaux en eux-mêmes » et qui met en perspective « les opinions, les croyances, les attitudes qui fondent ces perceptions, et les tropismes qui oeuvrent au coeur de ces relations» (p. 10). Elle présente, sur cinq chapitres, une exploration à la fois introductive et approfondie de plusieurs thèmes et enjeux pertinents pour s’initier aux études animales, incluant la domestication, la catégorisation et la représentation des animaux, ainsi que leurs droits et leurs intérêts. Elle s’intéresse non seulement à l’impact des êtres humains sur les animaux non humains, mais aussi à l’impact du traitement des animaux sur les êtres humains, et dresse des parallèles à la fois intéressants et critiques entre l’expérience des animaux et celles de groupes sociaux opprimés tels que les femmes, les populations colonisées ou mises en esclavage et les personnes LGBTQIA2S+, pour n’en nommer que quelques-uns.

La domestication des animaux, une histoire ancienne

Au début du premier chapitre, Dardenne explique que la domestication des animaux non humains remonte à l’usage des chiens pour la chasse 15 000 ans avant notre ère, puis des chats pour protéger les récoltes environ 5000 ans plus tard. La domestication des animaux de rente apparaît vers 8500 avant notre ère avec la sédentarisation, afin de faciliter l’accès à des ressources comme le lait et la laine, l’accès plus large à la viande n’en étant qu’une conséquence indirecte (p. 23-24, 26). La domestication connaît une accélération à partir du 18e siècle en Europe en raison de l’exode rural et de l’augmentation des besoins alimentaires des villes (p. 30). La production de viande augmente ensuite significativement à partir de la moitié du 18e siècle, grâce à l’avancement des technologies agricoles et de préservation des aliments (p. 31-32).

La domestication des animaux non humains nous permet alors de bénéficier de ressources alimentaires, de vêtements, de moyens de transport, d’une plus grande force de travail, de cobayes de laboratoire, d’outils thérapeutiques, de divertissement et même de compagnons affectueux. Elle transforme positivement – en remplaçant le travail d’humain·e·s mis en esclavage – et négativement – en contribuant à plusieurs guerres et à la colonisation – les vies humaines. La domestication a également eu, et a toujours, de graves répercussions environnementales et sanitaires (p. 33).

Selon l’historien Richard Bulliet, les sociétés occidentales contemporaines sont postdomestiques, c’est-à-dire que « [l]es groupes humains sont séparés à la fois physiquement et psychologiquement de la vie et de la mort animales. […] Cette période est doublement caractérisée par un sentiment de culpabilité collective, et par une attitude d’évitement concernant les processus d’élevage industriel intensif » (p. 43). Les sociétés postdomestiques se caractérisent aussi par une demande croissante pour des produits biologiques, issus d’animaux que l’on dit « élevés en liberté », de même que par une augmentation du nombre de personnes flexitariennes, réductariennes, végétariennes ou végétaliennes (p. 44).

Les animaux, présents dans la culture et la pensée

Selon Dardenne, les animaux non humains sont utilisés comme « symboles d’interprétation du monde dans toutes les sociétés humaines » (p. 74). L’autrice rapporte, au cinquième chapitre, qu’ils sont présents dans l’art depuis les peintures du paléolithique et le sont demeurés dans les iconographies du Moyen-Âge jusqu’au 17e siècle. On les retrouve aujourd’hui encore dans la peinture, la sculpture et la gravure, mais aussi dans la littérature, au cinéma d’animation et dans les publicités (p. 210-217).

Dans son deuxième chapitre, elle explique que deux conceptions rendant compte de notre rapport aux animaux ont façonné notre compréhension contemporaine des distinctions et hiérarchies existant entre les êtres humains et les autres animaux.

La première conception consiste en un dualisme historique, que l’on retrouve dans les trois grandes religions abrahamiques que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam, ainsi que dans les écrits de nombreux philosophes à travers les époques, incluant Aristote, Descartes et Kant. Le dualisme historique énonce une « exceptionnalité humaine » qui distingue les êtres humains des autres animaux sur la base de caractéristiques qui varient selon les doctrines.

La deuxième conception nie quant à elle la thèse de l’exceptionnalité humaine pour s’appuyer plutôt sur la supposition qu’il existe une continuité naturelle ou spirituelle entre les êtres humains et les autres animaux. Présente dans l’hindouisme (p. 86) et le bouddhisme (p. 88-89), elle devient plus influente en Europe à partir du 19e siècle, lorsque la théorie de l’évolution de Darwin supplante le dualisme historique (p. 92-94).

Ces différentes conceptions ont donné lieu à plusieurs théories sur le statut moral des animaux non humains. Le dualisme historique supporte l’argument de l’humanisme exclusif, selon lequel les êtres humains, parce qu’ils sont exceptionnels, sont les seuls à posséder un statut moral ou, à tout le moins, possèdent un statut moral supérieur à celui des autres animaux (p. 117-118). Cette théorie contraste avec l’antispécisme, qui relève de la seconde conception (p. 123) et qui s’oppose au spécisme, une idéologie selon laquelle « la vie, les intérêts ou la souffrance des autres animaux comptent moins simplement parce qu’ils appartiennent à une autre espèce » (p. 120-121).

Selon l’autrice, la plupart des philosophes s’accordent aujourd’hui à considérer les animaux comme des patients moraux, c’est-à-dire les individus « dont le traitement peut être sujet à une évaluation morale ». Elle recourt cependant à une définition non standard de la patience morale, qu’elle semble emprunter à Tom Regan1. Selon cette définition, une entité n’est un patient moral que si des agents moraux ont des devoirs moraux envers elle, mais qu’elle-même n’est pas moralement responsable de ses actes. La majorité des êtres humains ne seraient donc pas des patients moraux, mais des agents moraux, dont non seulement le traitement mais aussi le comportement peuvent être sujets à une évaluation morale (p. 115). Ce choix terminologique présente l’inconvénient de prêter à confusion. Une lectrice peu attentive pourrait en conclure que la plupart des êtres humains, n’étant pas des patients moraux – entendu cette fois au sens plus couramment donné à l’expression selon lequel un individu peut être à la fois un agent morale et un patient moral -, ne peuvent subir aucun dommage et ne bénéficient d’aucun droit. L’adoption des définitions plus courantes aurait en outre permis d’envisager plus facilement la possibilité que certains animaux non humains puissent aussi être des agents moraux (ce qui n’est pas possible s’ils sont considérés comme des patients moraux et que ces derniers sont définis d’une manière telle qu’ils ne peuvent pas être aussi des agents moraux). Pensons à certains animaux comme les grands singes, qui sont peut-être capables de protomorale2.

Langage, idéologies et justice animale : les origines et la suite

Dans son quatrième chapitre, Émilie Dardenne présente l’avancée historique des droits et intérêts des animaux non humains. Elle explique ainsi que les premières associations de protection des intérêts des animaux, apparues en 1824 au Royaume-Uni et en 1825 en France (p. 165-166), s’intéressent à l’origine au transport du bétail, au sort réservé aux animaux abandonnés ou maltraités ainsi qu’à des violences organisées et festives qui impliquent des animaux comme cibles vivantes (p. 168).

Le mouvement s’affaiblit pendant les deux Grandes Guerres, mais reprend des forces à partir des années 1960, où il se scinde en deux mouvements distincts. D’un côté, les membres du mouvement pour le welfarisme (de welfare en anglais, « bien-être ») travaillent à améliorer le bien-être des animaux sans remettre en question leur exploitation par les êtres humains (p. 170). De l’autre côté, les membres du mouvement abolitionniste, qui considèrent les welfaristes comme trop modéré·e·s, militent pour le véganisme et la libération animale. Les mouvements de libération animale évoluent en parallèle avec plusieurs mouvements de libération humains comme le mouvement pour les droits civiques, les luttes féministes et le pacifisme (p. 170).

L’approche welfariste domine à ce jour dans les milieux politiques et législatifs, ce qui est vivement critiqué par les abolitionnistes, puisque cette approche se limite à s’assurer que les besoins minimaux des animaux non humains soient satisfaits, sans chercher à les libérer de l’exploitation (p. 175). En 2015, un changement important intervient lorsque le Parlement français adopte un projet de loi modernisant la situation juridique des animaux non humains, en les reconnaissant comme des êtres vivants et sensibles. Pourtant, cette modification a peu d’effets, car même si les animaux ne sont plus considérés comme des biens en France, ils continuent d’être traités comme tels et demeurent appropriables au sens de la loi (p. 186).

De nouvelles idées continuent d’être mises de l’avant afin de modifier à nouveau le statut légal des animaux non humains de manière à mieux défendre leurs intérêts, comme celle de leur accorder un statut hybride entre celui de bien et de personne. Selon le juriste David Favre, l’un des défenseurs de cette idée, un tel statut en droit pourrait protéger leur intérêt à s’autodéterminer tout en demeurant sous la responsabilité de leurs propriétaires, ce qui permettrait un « traitement respectueux des animaux tout en laissant la possibilité aux êtres humains de faire usage de ces derniers » (p. 188). Je trouve cette conclusion questionnable et, bien qu’il soit possible d’approfondir en nous intéressant directement aux écrits de Favre, je crois que cet ouvrage aurait profité d’en présenter une défense plus élaborée, quitte à faire le choix de retirer d’autres informations un peu moins pertinentes.

D’autres théoriciennes et théoriciens, comme Sue Donaldson et Will Kymlicka, poussent davantage la réflexion et défendent l’idée plus radicale d’une citoyenneté animale accompagnée de droits inviolables protégeant les animaux de l’exploitation humaine. Selon ces théoricien·ne·s, cette citoyenneté serait la suite logique de la fin de l’exploitation animale, tout comme elle l’a été pour certains peuples mis en esclavage ainsi que pour les femmes et les personnes LGBTQIA2S+ : « ces mouvements visaient et visent encore à donner aux individus appartenant à un groupe subordonné ou marginalisé toute leur place dans la société. La libération des animaux domestiqués se situe dans cette lignée » (p. 143).

Pour Dardenne, la possibilité de transformer le statut juridique des animaux et leurs conditions d’existence repose sur notre capacité à les concevoir comme des êtres sentients (ou « sensibles ») ayant des intérêts propres. La première étape est, selon elle, avant tout linguistique : « il est nécessaire de porter activement attention au langage utilisé pour parler des animaux et de travailler activement à transformer le lexique employé pour les représenter, de manière à engager une transformation de l’idéologie entourant la question animale » (p. 253).

En bref, Introduction aux études animales est un ouvrage qui permet de faire un tour rapide et complet des études animales. Son contenu est accessible et très bien vulgarisé. J’ai particulièrement apprécié l’idée d’Émilie Dardenne d’approcher la question du traitement des animaux du point de vue de l’entremêlement de leur histoire à celle des êtres humains. Pour conclure, il s’agit d’un ouvrage brillamment exécuté que j’ai plaisir à ajouter à ma bibliothèque et à recommander à toute personne intéressée à porter un premier regard sur les études animales.


L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices. Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à le faire sur la page Facebook de la revue, qui est prévue pour cela, ou à proposer un texte pour publication (lamorce@riseup.net).


Notes

  1. T. Regan, Les droits des animaux (1983), Paris, Hermann, « L’avocat du diable », 2013, p. 328-335
  2. C. Bailey, « Le double sens de la communauté morale : la considérabilité morale et l’agentivité morale des autres animaux » (2014), Les ateliers de l’éthique/The Ethics Forum, vol. 9, no. 3, p. 31-67
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