La prise en compte du point de vue animal en histoire Entretien avec Éric Baratay

Pendant longtemps, la discipline historique a été exclusivement anthropocentrée. Ce n’est que depuis peu que la reconnaissance des animaux comme sujets et acteurs de l’histoire n’est plus tabou. Éric Baratay, professeur d’histoire contemporaine à Lyon et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire des animaux, retrace pour L’Amorce les contours de cette évolution.


Axelle Playoust-Braure : Vous expliquez dans vos travaux que l’investissement du thème animal par la discipline historique s’est longtemps fait de façon détournée, « par les marges ». Qu’entendez-vous par là ?

Éric Baratay : Les historiens ont souvent abordé le chantier animal d’une manière indirecte, en s’intéressant au départ à d’autres problématiques, à d’autres domaines, puis en poussant les frontières de la réflexion ou en prenant l’animal comme un champ d’application. Les historiens arrivent ainsi à l’animal par l’histoire rurale (et s’intéressent par exemple à l’élevage ou à la chasse), par l’histoire urbaine (place de l’animal dans la ville, dans la consommation…), par l’histoire militaire (le cheval), par celle de la violence ou de la philanthropie (protection des animaux), etc. Par exemple, c’est parce qu’il conduisait des recherches sur les « manières ordinaires et générales d’être, d’agir, de penser, de sentir » que Charles-Victor Langlois se demanda comment les humains du Moyen Âge se représentaient le monde et qu’il s’intéressa aux bestiaires. C’est pour mesurer le degré de nouveauté du darwinisme qu’Henri Daudin se pencha sur les théories antérieures et, pour comprendre leur formation, sur les méthodes d’observation et les systèmes de classification en zoologie. Étudiant Leconte de Lisle, Émile Revel voulut montrer que sa poésie animalière n’avait rien d’incongru mais s’inscrivait dans le goût romantique pour l’animalité et l’exotisme. De même, c’est en s’interrogeant sur les rapports entre la poésie et la science qu’Hélène Naïs choisit d’étudier l’usage de l’animal dans la littérature de la Renaissance. Cet investissement par les marges reste prédominant, tout en étant de plus en plus conscient et prémédité depuis les années 1970.

Vous parlez en effet d’une transition de l’animal comme prétexte à l’animal comme véritable sujet. Cette « arrivée aux individus » est-elle simplement due aux progrès récents de l’éthologie ?

L’arrivée aux individus a été préparée par une longue et lente maturation. Depuis le XIXe siècle, elle emprunte des chemins de traverse éloignés des domaines officiels de la pensée occidentale (comme la philosophie, la théologie et les sciences de la nature, qui s’interdisaient de considérer des individus jugés tous pareils, sans guère d’intérêt, et préféraient gloser sur l’animal, l’animalité ou sur les espèces). Cette arrivée aux individus se fait par la littérature, qui a produit des biographies d’animaux réels ou fictifs, servant non pas d’instruments de connaissance, parce que trop anthropocentriques et anthropomorphiques, mais de reconnaissance. Elle se fait aussi par l’art qui, avec la littérature, a pensé le point de vue animal et le décentrement de ce côté. L’autre contexte est scientifique : comme par hasard mais ce n’en est pas un, cette maturation sociale a permis à certains, des éthologues, des philosophes, des ethnologues, de s’intéresser, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, aux individus et à leur point de vue, d’imposer cet horizon comme un bon niveau, voire maintenant comme le principal niveau d’observation. Le degré individuel permet en effet de souligner l’importance des plasticités de tempérament et de comportement, des interactions avec d’autres individus de l’espèce ou de diverses espèces, des inventions animales et de leurs diffusions. Ce niveau individuel est ainsi à la base des notions de groupe, de sociabilité, de culture, d’évolutions dans l’espace et le temps. Il s’accorde aussi davantage avec le darwinisme, qui fait reposer l’évolution sur la diversité individuelle, et avec la nouvelle épigénétique qui situe en l’individu la modulation des gènes par l’environnement.

Parallèlement, une réflexion sur l’animal-acteur est apparue en sciences humaines et sociales à partir de la fin des années 1980, dans le sillage de leur retour général à l’acteur ; d’abord pour regretter les analyses strictement humaines et souhaiter des approches plus équilibrées, ensuite pour étayer la possibilité d’envisager ainsi les animaux et leurs modes d’action, ainsi que leurs interactions avec les humains. Mais force est de constater qu’au-delà de ces réflexions, les réalisations novatrices sont encore rares et leurs auteurs ont fait le choix de se tenir à égale distance entre les humains et les animaux pour estimer leurs interactions.

Pour ma part, j’ai proposé de me placer totalement du côté des animaux pour plus (je ne dis pas mieux car ce serait déprécier les travaux existants) comprendre les situations, toujours plus complexes qu’on ne le croit. Il s’agit d’abord de connaître ces êtres-acteurs vivants et leurs vécus (c’est-à-dire leurs manières physiologiques, psychologiques, comportementales de vivre et ressentir des conditions, des circonstances, des événements), qui méritent en eux-mêmes d’être étudiés pour eux-mêmes, dans la mesure où ce sont des acteurs complets et complexes, des individus singuliers. Il s’agit ensuite, par effet retour, de plus comprendre leurs relations avec les humains. Une réflexion philosophique a récemment émergé à propos de ce « versant animal » et des éthologues adoptent maintenant la question du point de vue de ceux dont ils parlent. Passer du côté des animaux, c’est essayer de se mettre à côté d’eux pour adopter leur point de vue géographique ; comprendre ce qu’ils vivent et subissent ; analyser comment ils agissent et réagissent. C’est aussi essayer de se projeter en eux pour déceler leur point de vue psychologique, ce qu’ils voient et ressentent. Ce n’est évidemment qu’une intention, un effort de projection, une méthode, comme l’ont fait des naturalistes, des chasseurs, des taxidermistes, des éthologues ; mais qui aide à se décentrer et qui peut apporter beaucoup, comme les ethnologues essaient de le faire depuis longtemps.

Comment est accueilli votre sujet de recherche, par vos collègues et par le public ? Vous évoquiez en 19971 que le sujet animal n’est pas perçu comme aussi noble que les autres, que beaucoup d’historien-ne-s ont des « réticences à s’investir dans ce qui est souvent jugé comme le secteur des “mémères-à-chiens” ». En deux décennies, avez-vous observé une évolution ?

Le champ de l’histoire des animaux a vraiment émergé dans les années 1980, époque où j’ai commencé mes recherches par le biais d’une thèse consacrée aux relations Église-animaux. Les collègues étaient très narquois. Depuis, avec le temps, cette histoire est maintenant acceptée, mais dans la version d’une histoire humaine des animaux, c’est-à-dire de la manière dont les humains les pensent, les utilisent, les traitent. Lorsque j’ai proposé, en 2012, une histoire animale des animaux, vraiment placée de leur côté, il y a eu des réticences mais aussi des approbations, une autre preuve que les choses changent. Mais le champ animal reste encore marginal dans le monde universitaire des sciences dites humaines.

Quelles sont vos principales sources pour réaliser vos biographies animales ? Comment s’organise votre quête des indices ? Aussi improbable que cela puisse paraître, peut-on penser à des sources directement animales ?

Les animaux choisis pour les Biographies animales, tous historiques, ayant vécu entre les années 1820 et 1950, n’ont guère produit de « documents animaux ». Seule la chimpanzée Meshie (1930-1934) expose encore sa dépouille au muséum de New York, tandis qu’il n’est pas certain que la peau remontée et exposée au muséum de La Rochelle soit celle de la girafe (1825-1845) de Charles X. C’est le cas de l’immense majorité des animaux dont on voudrait parler, soit parce qu’il n’y a effectivement plus de traces animales, soit parce que nous commençons seulement à les imaginer, les chercher, les trouver, les exploiter. L’avenir sera effectivement à la constitution des sources animales. La tâche a été initiée depuis quelques décennies par les archéozoologues à propos des ossements animaux. Elle devra être étendue à l’archéologie des gestes et des produits animaux, qui vont devenir aussi des éléments essentiels pour les ethnologues, les géographes, ainsi qu’à l’étude génétique des dépouilles, tapies dans les muséums et les archives ou extraites des fouilles.

En attendant, on peut recourir aux documents humains. Les animaux des Biographies ont suscité des témoignages indirects, humains, permettant de collecter des indices à leur propos. Il peut sembler paradoxal d’utiliser ces documents pour retrouver les faits et gestes d’animaux, d’autant que se pose la question de leur fiabilité, de leur aspect partiel, ponctuel et partial. Les humains ne s’intéressant qu’à quelques espèces, races, individus, qu’à quelques aspects pour lesquels ils sont loin d’avoir tout consigné puis gardé, ne retenant que ce qu’ils pouvaient et voulaient voir, ils lisent et déforment avec leurs imaginaires, leurs intérêts, leurs certitudes au sujet d’une espèce, d’une société, d’une époque, d’un individu. Mais ces problèmes se posent tout autant pour l’histoire humaine où les historiens doivent souvent passer par des intermédiaires : la plupart des sources sur les femmes de l’Antiquité grecque ou sur les paysans du Moyen Âge ont été élaborées par des hommes pour les unes, des notables pour les autres ; cela n’empêche pas de les utiliser pour écrire l’histoire du genre ou l’histoire rurale. Ici, la difficulté est d’intensité plus grande, puisqu’il y a différence, non de classe sociale ou de sexe, mais d’espèce. Toutefois, la difficulté n’est pas de nature différente, et là comme ailleurs l’historien doit faire avec ce dont il dispose.

Ces indices permettent non pas d’inventer, mais de déduire, d’inférer, selon un procédé que Carlo Ginzburg a théorisé sous le nom de paradigme indiciaire. Il faut également repartir à la recherche de réalités en s’aidant du concept de savoirs situés, qui permet de bâtir une connaissance sans être ignorant ou dupe de son contexte d’élaboration. Il s’agit de tenir compte des conditions de production des discours, de manière à travailler avec des indices portant des informations partielles et partiales mais localisées et critiquées, puis de les mettre en connexion pour les contrôler, les corriger, les compléter.

Faire l’histoire des animaux, c’est aussi faire celle de leurs rapports avec les humain-e-s. Vous avez ainsi étudié la façon dont certains animaux ont été « enrôlés » au cours de l’histoire, lors de la révolution agricole, des guerres ou de la formation de la famille moderne. Qui sont ces animaux ?

L’histoire animale peut être celle de l’enrôlement des animaux en groupe dans les grands phénomènes historiques humains : les documents abondent et il est possible de voir comment ces animaux ont vécu cela dans leur chair et leur tête. J’ai essayé cela à propos des XIXe-XXIe siècles, l’époque qui a le plus employé d’animaux, qui les a assez bien regardés, écoutés pour les rendre plus performants, et qui a le plus écrit à leur propos. Ainsi, il a été possible de s’intéresser aux vécus des chevaux des mines, placés au coeur de la « révolution » industrielle, pour lesquels il existe les témoignages des ingénieurs, des vétérinaires, des mineurs. Ces témoignages permettent de restituer les itinéraires et de mettre en valeur les adaptations ou les résistances individuelles, montrant que ce sont bel et bien des êtres vivants qui agissent, réagissent, obligent sans cesse les humains à en tenir compte. Il en est de même avec les vaches laitières, au centre de la révolution agricole. Les documents des vétérinaires et des zootechniciens permettent de déceler leur résistance initiale à la conversion laitière à partir du XVIIIe siècle, car cette dernière se traduit par une séparation brutale et traumatisante avec leurs veaux ; puis leur lente adaptation, par éducation et sélection, tandis que les sociabilités entre vaches et avec les éleveurs se modifient au gré des changements des modes d’élevage. Autre exemple, celui des animaux emportés dans la Grande Guerre. Les témoignages de vétérinaires et de soldats permettent de saisir les troubles des chevaux ou des chiens réquisitionnés, séparés de leurs congénères, maîtres et milieux, les frayeurs lors des voyages, les tensions avec des congénères et des conducteurs inconnus lors des formations des équipages et des apprentissages, les peurs au front face aux bruits et aux odeurs, les violences subies de la part de soldats, les connivences partagées avec d’autres, les fatigues et les douleurs causées par les travaux, les souffrances vécues lors des blessures et des soins, les agonies ou les réformes…

En 20132, on lisait dans l’un de vos articles que « dénier ou accorder une histoire à des Autres n’est pas un geste innocent mais politique ». Vous prenez d’ailleurs comme hypothèse de départ de votre travail que les animaux sont des sujets à part entière, des individus, des personnes – ce qui est loin de faire l’unanimité dans les « sciences de l’Homme ». Votre travail comporte-t-il une dimension normative assumée ?

La citation était un constat, pas un manifeste. En Occident, les humains longtemps dits primitifs ou les animaux ont été ou sont encore considérés sans histoire. Cette conviction n’a eu ou n’a pour but que de réserver l’histoire à certains humains dans le premier cas, aux humains seulement dans le second, afin de s’en prévaloir. C’est évidemment une stupidité scientifique puisque nous savons que les environnements changent sans cesse et que les êtres vivants doivent s’adapter.

Il en est de même avec la notion de sujet. Elle a été définie par la culture occidentale comme la possession de la pensée et de la conscience de soi, le recours à des choix conscients et à des stratégies. Mais cette définition n’est en réalité qu’une version située, déduite du sujet humain dont on fait ainsi un portrait sous-jacent, avec toutes les implications philosophiques d’une humanité se plaçant tout en haut, en référence absolue. S’accrocher à cette définition du sujet pour observer les animaux, c’est utiliser un discours de domination comme outil d’investigation et c’est se condamner à conclure – c’est d’ailleurs souvent le but recherché – qu’il n’y a pas de sujet parmi les animaux. Or il faut monter les concepts en généralité pour les sortir de leur définition humaine. Par exemple, ici, poser qu’est sujet tout individu qui a des préférences et fait des choix. Avec cette définition plus large, on peut mieux aborder la diversité des mises en oeuvre d’une espèce, d’un groupe, d’un individu à l’autre.

À l’opposé d’un anthropomorphisme plaqué, vous défendez un anthropomorphisme de questionnement. En quoi cette démarche vous paraît-elle particulièrement utile pour la connaissance ?

L’anthropomorphisme plaqué, que je dirais plutôt de projection, est évidemment à éviter puisqu’il ne permet pas de bien comprendre les animaux, même s’il peut permettre de les reconnaître. À l’inverse, manier un anthropomorphisme de questionnement consiste à regarder avec curiosité, permet de poser des questions fortes, d’expérimenter des concepts forts, de voir sans prévention, sans qu’il soit prolongé en anthropomorphisme de conclusion faisant plaquer l’humanité sur les animalités, niant leurs spécificités. C’est laisser aussi le plus de potentialités à des animaux qu’on connaît encore très mal. C’est permettre de voir la diversité des mises en œuvre des facultés, pour adopter des définitions élargies de celles-ci. Cela est maintenant admis pour les capacités physiques (nous savons que beaucoup d’espèces ne voient pas le monde comme nous mais nous n’en déduisons plus qu’elles n’ont pas la vue), alors que nous sommes encore réticents pour les facultés mentales, car elles servent à nous prévaloir.

Votre travail donne à voir en quoi l’émergence inédite d’un sujet non humain vient bouleverser les frontières et délimitations traditionnelles, qu’elles soient disciplinaires ou conceptuelles. Vous défendez ainsi des ponts et des coopérations entre l’histoire et d’autres disciplines, l’éthologie notamment, mais aussi la psychologie et la sociologie. Quels exemples de collaborations fructueuses entre l’histoire et ces autres disciplines pouvez-vous nous donner ?

Il faut remettre en question la grande fracture installée peu à peu aux XIXe-XXe siècles entre les sciences dites de la nature et celles dites humaines, malgré les difficultés de dialogue générées par la différence des approches et des méthodes. L’éthologie, par exemple, en étant surtout science de laboratoire et d’expériences, paraît bien éloignée d’une histoire en quête de traces et d’indices. Pourtant, l’échange est possible s’il n’y a pas mépris et rejet de l’autre. L’éthologie, par ses descriptions des comportements, des sociabilités, des processus cognitifs et par les concepts qu’elle développe (interactions, adaptations, inventions, cultures), permet à l’historien de lire les sources avec des yeux prévenus, plus attentifs, et de voir des indices qui passeraient sinon inaperçus.

Cependant, il ne s’agit pas de valider les indices historiques par les savoirs éthologiques actuels, car la tentation peut être grande pour ceux-ci de rejeter ou de déformer certains de ces indices en fonction des partis pris d’une époque ou d’une école. Il s’agit plutôt de croiser des regards et des savoirs situés : ceux des auteurs des documents, qui peuvent aussi bien n’avoir pas regardé certains aspects qu’avoir vu ce qu’on ne peut plus ou ne veut pas voir de nos jours ; ceux des éthologues actuels, qui peuvent savoir plus et mieux qu’autrefois mais aussi négliger tel ou tel aspect, avoir une connaissance elle aussi limitée, biaisée par des considérations philosophiques, théologiques, sociologiques et politiques… à l’instar des historiens d’ailleurs. Une autre raison de ne pas plaquer l’éthologie sur l’histoire est que l’on risque alors de fabriquer un portrait intemporel des animaux à partir de leurs représentants actuels, ce qui nierait leur historicité, alors que cette dimension doit être au coeur de l’histoire animale à construire. Histoire et éthologie doivent se nourrir, s’influencer, se transformer réciproquement, afin de déployer la part animale en histoire et d’adopter la dimension historique en éthologie.

Face à des animaux individus et acteurs, faisant partie de groupes aux sociabilités importantes, et dans un contexte de forte variabilité de ces individus et de ces groupes, les interprétations strictement biologiques ne semblent plus suffire pour comprendre les comportements. Il faut aussi emprunter les concepts et les méthodes des sciences humaines, qui ont l’habitude de manier les idées de groupe, de famille, de sociabilité, d’action, de personne, de sujet, et qui ont développé des analyses pour cela. L’entreprise est tentée depuis une vingtaine d’années par des éthologues qui ont fabriqué une sociologie et une ethnologie, notamment pour les singes, les chiens, les chats, mais qui sont maintenant critiqués par des sociologues ou des éthologues enfin arrivés au sujet et qui dénoncent un bricolage. L’affaire a aussi été entreprise par de rares chercheurs en sciences humaines, mais souvent en refusant tout lien avec l’éthologie, accusée de réductionnisme biologique ; au risque de garder des oeillères disciplinaires ou de tomber dans des biais anthropomorphiques.

Il est nécessaire de garder les deux faces, biologique et culturelle, des individus animaux, et même de lier ces deux côtés, car la rupture confortablement entérinée dans l’espace scientifique n’existe pas dans la réalité. Concrètement, le chercheur penché sur des individus aurait donc besoin d’un croisement interdisciplinaire des sciences de la nature et des sciences humaines et sociales, afin d’élaborer des approches, des méthodologies, des analyses transdisciplinaires qui déboucheraient sur une science animale. Cette science animale doit entrelacer, voire unifier les apports des sciences zoologiques (qu’il faudrait renommer sciences du biologique) et ceux des sciences humaines et sociales (qui deviendraient les sciences du culturel), en dépassant le seul cas animal pour les premières et le seul cas humain pour les secondes. Mais cette coopération, qui devrait déboucher sur une refondation disciplinaire, en est encore à ses prémices, sous la forme de quelques essais d’observations et d’analyses croisées de la part d’éthologues, de sociologues, d’ethnologues, de psychologues.

On assiste depuis quelques années à une explosion des récits individuels animaux. Je pense notamment aux vidéos The Dodo, qui rencontrent un succès impressionnant sur les réseaux sociaux. Comment analysez-vous ce phénomène ?

Il s’inscrit dans un intérêt croissant de la société occidentale pour les individus. Le processus a été long. Il a commencé à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre et en France, avec la publication des premières biographies, au sens moderne du terme, d’animaux. Réservé aux écrivains jusqu’à la seconde moitié du siècle, le récit individuel animal est devenu l’affaire des maîtres d’animaux de tous les jours, qui se sont mis à publier sur le sujet, de plus en plus nombreux, à partir des années 1980. L’explosion actuelle des récits sur les réseaux sociaux s’inscrit dans cette histoire tout en lui donnant une nouvelle ampleur.

Vous avez indiqué être actuellement en rédaction d’un nouvel ouvrage. Le lectorat de L’Amorce peut-il en savoir un peu plus ?

Cet ouvrage se place dans le sillage du Point de vue animal et des Biographies animales tout en prolongeant la réflexion, la méthode, l’écriture. Après les notions de vécus, de ressentis, d’époques et de générations animales, il s’agit d’aborder la question de la construction biologique, psychologique, sociale et culturelle des comportements des animaux, mais en insistant sur un aspect fondamental, que seuls les historiens peuvent montrer : la variabilité de ces comportements dans le temps, par adaptation aux environnements changeants ; variation accompagnée d’une diversité dans l’espace et sous-tendue par une fluctuation des groupes et des individus.

Il s’agit ainsi d’aller contre une conception encore largement répandue parmi les zoologues, mais envers laquelle des éthologues prennent leur distance : celle d’une permanence des comportements mus par de simples moteurs biologiques, souvent qualifiés d’instinct ou de pulsion. Cela suppose de sortir les animaux des seules explications biologiques, d’appliquer à leurs comportements, de plus en plus reconnus complexes et plastiques, des notions développées pour l’humain dans les sciences humaines et sociales. Il s’agira ainsi de lier éthologie, ethnologie et histoire ; de bâtir une etho-ethno-histoire que je synthétise en eth(n)o-histoire animale.

Un très grand merci !


Image de couverture : Peinture de Franz Mark

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices.
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).

  1. BARATAY Éric, « Un champ pour l’histoire : l’animal », Cahiers d’histoire, 1997, 3-4 : L’animal domestique, XVIe-XXe siècle, p. 424-426. Disponible en ligne ici.
  2. BARATAY Éric, « Écrire l’histoire des non-humains, le cas des animaux », Entropia, 2013, 15 : L’histoire désorientée, p. 149-160. Disponible en ligne ici.