Antinazi·e Le courriel de Martin Gibert

Martin écrit à Axelle pour lui souhaiter une bonne année et lui suggérer des podcasts. Il lui parle aussi de l’extrême droite et de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle. Ça dit qu’il faut viser le bien-être de tous les êtres sensibles.   


Chère Axelle,

C’est encore moi. D’abord, laisse-moi te souhaiter pour cette nouvelle année plein de préférences (informées) satisfaites – et quelques surprises. Je voudrais aussi te donner des nouvelles de Montréal et de mes neurones biologiques.

L’autre jour, on a lancé le livre de Christiane et Jean-François. C’était plein de beau monde – il ne manquait que toi. C’était aussi dans une nouvelle place, la Coop Les Récoltes, sur Saint-Denis au sud d’Ontario. Tout ronronnait pour moi jusqu’à ce que je voie débarquer Sophy. Elle portait un t-shirt noir orné d’un slogan brillant en strass. Antinazi·e. Avec le point médian : parfaitement inclusif. Punk et écoféministe : parfaitement Sophy.

Depuis, je suis resté scotché sur cet étrange slogan. Et si ce t-shirt, avec son fini vinyle en pierre du Rhin, résumait mes espoirs pour 2019 et les siècles à venir? Car, ne peut-on pas y voir les deux faces du progrès social? On lutte contre les forces du mal – dont les nazis sont ici la métonymie facétieuse. Mais on doit aussi lutter pour: pour les animaux, pour celles et ceux qui dégustent, pour les êtres sensibles. Et le point médian serait alors comme la métaphore de l’inclusion dans le cercle de la moralité. Sur le site doctorak.co, le créateur du t-shirt – qui est aussi auteur – explique la typo. Ça finit même par une semi-question :

« S’opposer au retour du nazisme aujourd’hui, c’est rejeter la violence et l’exclusion raciale mais c’est aussi rejeter les structures de domination traditionnelles qui se trouvent derrière. On peut aller plus loin qu’être antinazi au masculin. On peut être antinazi(e), antinazi.e, mais comme m’a dit mon amie Stéphanie « le point médian exprime mieux la non-binarité alors il a plus de chance de faire chier les nazis I guess« . » Quand on y pense un peu, c’est une hypothèse de psychologie morale. Mais Stéphanie a-t-elle raison?

(Dehors, il fait moins 13 alors que j’écris ces lignes et j’ai envie de rendre un hommage fugace à l’ingéniosité humaine pour les murs isolants.) L’hypothèse de Stéphanie, dans le fond, c’est que la disposition psychologique au nazisme corrèle avec une disposition à la queerphobie. C’est voir une certaine logique dans le caractère moral des gens. Et c’est loin d’être absurde.

Le t-shirt Antinazi·e joue d’ailleurs là-dessus : ce n’est pas si commun d’être super en colère (contre les nazi·e·s) et super à l’écoute des bruissements de la non-binarité. Et puis, bien sûr, il y a toute l’ironie de la précision superflue. Comment oublier que le nazisme, c’est d’abord une affaire d’hommes (blancs et cis)?  Autrement dit, ce que le t-shirt de Sophy avait déclenché dans mes algorithmes intimes, c’était la connexion de la virilité et du mal. J’y pense de plus en plus, ces derniers temps. Et si le progrès social et moral passait par une sérieuse dévirilisation du monde?

Depuis quelques années, on assiste à une montée de l’extrême droite au Québec. C’est assez différent de ce qui se passe dans ton beau pays : beaucoup moins de soutien populaire, mais nous, on a de vrais suprématistes blancs (ils considèrent que les Blancs devraient diriger!). Ça commence même à être un peu documenté – le balado La bombe de Télé-Québec est très recommandable sur le sujet. Comme tu t’en doutes, ils n’utilisent pas le point médian pour inclure les femmes dans leur slogan (« pas d’immigrant·e·s chez nous! »). Sans surprise, l’extrême droite suinte la masculinité toxique et la crispation essentialiste.

Je crois que s’il est difficile d’imaginer des antispécistes d’extrême droite (même si ça existe!), c’est aussi en vertu de cette tension entre virilité et inclusion. C’est du moins l’hypothèse de Stéphanie – qui est en train de me convaincre. Certaines dispositions psychologiques ne vont pas ensemble. Être super généreux et super malhonnête en même temps, disons que ce n’est pas si commun. En fait, même Aristote pensait comme Stéphanie. Pour lui, les vertus et les vices venaient en brigades.

Ça me fait penser à ces études qui montrent que les hommes véganes sont perçus comme étant moins virils que les omnivores; en revanche, il n’y aurait plus désormais de différence entre les végétariens et les omnivores (Thomas, 2016). Bref, c’est la faute aux produits laitiers. L’alt-right américaine s’est même découvert avec le lait de vache un symbole de la suprématie blanche – rappelle-toi que tous les groupes humains ne peuvent pas le digérer également.

D’ailleurs, tolérer le lactose semble aussi être un truc viril. C’est du moins ce qu’on peut déduire de la figure du soy boy dont je te traduis un extrait de l’entrée du Urban Dictionnary : « Le soy boy ordinaire est féministe et pas sportif. Il est probable qu’il se marie avec la première fille qui aura eu du sexe avec lui et que tous ses arguments se résument à qualifier les autres de nazis. »  Au départ, ça vient aussi de la fake news que le soya réduit la virilité – ou plutôt le taux de spermatozoïdes. Bref, ça me prend un t-shirt #soyboy.

Je me dis souvent que pour un gars comme moi, il est plus facile d’être antispéciste que féministe. J’ai même un début de preuve empirique; et qui a l’avantage de rester dans les t-shirts (on va dire que c’est la cryptothématique de ce courriel). Je mets moins souvent mon « Je parle féministe » que mon « Pour la fin du spécisme » ou « Fermons les abattoirs ». D’accord, on est loin de l’article de psycho publié dans un journal en peer review, mais bon, j’ose moins le féminisme. (Il faut aussi dire que je m’y connais moins et que la bonne formulation serait peut-être davantage « proféministe », comme le suggère Francis Dupuis-Déri).

Or, si Stéphanie et Aristote ont raison, on devrait peut-être davantage militer dans ces contrées-là. Par où commencer? Avec la compréhension des mécanismes psychosociaux de la virilité. C’est là que je t’offre mon cadeau de Nouvel An… Un épisode de l’excellent podcast Les couilles sur la table intitulé « Les gars du coin ».

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C’est une entrevue avec Benoît Coquard, un sociologue français qui vient de finir une thèse sur la bande à Boris. De quoi s’agit-il? D’un groupe d’ami·e·s entre 20 et 40 ans d’une région rurale de la Haute-Marne. Je suis certain que tu vas te régaler. C’est une analyse super fine de la masculinité populaire rurale, de ses pratiques (se retrouver chez les-uns-les-autres, aller à la chasse, entraîner les enfants au club sportif) et de ses valeurs (l’autonomie, l’amitié des « vrais potes » par opposition aux « salut-ça-va »). L’idée principale, c’est que la bande d’amis est une instance de légitimation de la masculinité populaire et rurale. Tout ça expliqué avec un ton vraiment juste.

Mais ce qui m’a d’abord frappé, c’est d’entendre pour la première fois un discours articulé sur une réalité que j’ai vécue sans recul – bref, c’est la magie des sciences humaines ajoutée au talent de Benoît. Il faut dire que la recherche en sociologie ne se penche pas beaucoup sur cette France. Pour avoir été un gars du coin, pour avoir fréquenté au collège des futurs Boris, je vois maintenant un peu mieux d’où proviennent mon identité masculine et mon style de t-shirts. Pas de quoi se vanter, mais pas de raison de désespérer non plus. En tout cas, à l’heure où Frédéric Mesguich suggère une alliance entre antispés et éleveurs paysans (quel article!), ce serait sans doute une bonne idée de faire une place aux gars du coin.

L’autre truc dont je voulais rapidement te parler, c’est du premier article de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle. Après un an de « coconstruction », c’est plié : « Le développement et l’utilisation des systèmes d’intelligence artificielle doivent permettre d’accroître le bien-être de tous les êtres sensibles ». Dans la première version, on parlait d’êtres sentients (j’en connais un qui va être content), mais c’était déjà l’idée : tant qu’à programmer une IA pour améliorer le bien-être (le plaisir, la satisfaction des préférences…), c’est l’ensemble des êtres capables d’avoir une vie meilleure qu’il faut considérer. Ça inclut donc au moins les vertébrés (et les poulpes!), mais aussi, dans un monde futur possible, d’éventuelles intelligences artificielles sensibles. Tu vois, contrairement aux autres textes dans le genre qui, sans surprise, sont anthropocentristes, la Déclaration de Montréal est fièrement pathocentriste.

Je te laisse regarder les neuf autres principes qui, bien sûr, pourraient infléchir celui sur le bien-être. Mais je crois que c’est une étape importante : ça signifie qu’on prend enfin la mesure du changement qui est en train de s’opérer dans la longue histoire de l’évolution. Comme le remarque Harari, c’est la première fois que l’intelligence est déconnectée de la sentience. Autrefois, il n’y avait d’intelligence que biologique, c’est-à-dire inscrite dans le corps d’un animal pouvant souffrir. Avec l’IA, on entrevoit l’émergence d’une intelligence qui n’est pas sentiente – du moins pas pour le moment. Mais l’IA n’en a pas moins un impact direct ou indirect sur de nombreuses créatures sensibles. Qu’elle soit naturelle ou artificielle, j’aimerais ça que l’intelligence se préoccupe de la sentience.  

Voilà. Sinon, je donne bientôt une conférence, Antispécisme et pensée critique, avec un collectif étudiant de l’UQAM que tu connais probablement. Et puis ce printemps, je collabore à la première école d’été sur les biais algorithmiques en apprentissage machine. Avoue que ça le fait.

Bises antinazi·e·s de Montréal.  


Photo : extrait d’une vidéo Youtube d’une manifestation de l’alt right contre une installation anti-Trump à New York (source: The Conversation).

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