À propos des citoyennes nonhumaines dans la zoopolis

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Faut-il laisser les animaux domestiqués se reproduire et viser à faire cité avec eux ? En 2013, Sue Donaldson et Will Kymlicka présentaient au CRÉUM leur livre Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux. C’était pour Valéry Giroux l’occasion de commenter leur théorie de la citoyenneté non humaine d’une perspective extinctionniste.


La lecture du livre Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux de Sue Donaldson et de Will Kymlicka a réjoui de nombreuses animalistes. Dans cet ouvrage, les autrices n’argumentent pas en faveur de l’extension des droits fondamentaux de la personne à tous les êtres sensibles. Elles partent plutôt de la supposition que cette thèse a déjà emporté le débat théorique. Ce qui les intéresse, c’est plutôt d’explorer la possibilité d’appliquer les diverses notions politiques déjà en usage dans les affaires humaines aux autres animaux. Aux animaux sensibles non humains. Les autrices suggèrent ainsi qu’il conviendrait d’étendre les catégories de « résidence permanente » et de « nation souveraine » aux animaux limitrophes et aux animaux sauvages, respectivement. Elles font remarquer que les droits négatifs (c’est-à-dire les droits protégeant les individus « contre » certains traitements, comme le droit de ne pas être torturé, de ne pas être tué ou de ne pas être asservi), bien qu’il faille certainement les accorder en priorité, sont ultimement insuffisants. Des droits positifs (des droits « à » certaines choses, comme le droit à des soins de santé, à un territoire, etc.) doivent aussi être envisagés pour les animaux sensibles.

En ce qui concerne d’abord les animaux domestiqués, les autrices proposent d’en faire rien de moins que des « citoyens » et des « citoyennes », à part entière. Jusque-là, la plupart des animalistes semblaient présumer que l’abolition de l’exploitation animale impliquait nécessairement celle de l’institution de la domestication et, conséquemment, l’extinction des espèces dont les membres n’ont pas intérêt à retourner vivre à l’état sauvage (à être « ré-ensauvagés »). Peu de chercheuses avaient avant elles imaginé une manière de conceptualiser des relations étroites mais respectueuses entre les animaux humains et les descendants d’animaux ayant été domestiqués, au prix le plus souvent d’une violence inouïe. Dans le vocabulaire des autrices, les abolitionnistes étaient donc largement « extinctionnistes », au sens où elles supposaient qu’il fallait viser à ce que les espèces domestiquées en viennent à disparaître.

En commençant la lecture de Zoopolis, il est difficile de retenir un certain optimisme : enfin peut-on contempler la possibilité de continuer à vivre avec des animaux domestiqués, mais dans le respect de leurs intérêts désormais. En parcourant certaines des sections du livre portant sur des questions un peu plus concrètes, l’enthousiasme de la lectrice peut toutefois s’atténuer et se teinter d’inquiétudes.

Certaines de mes craintes ne sont pas toujours pas apaisées.

L’intérêt individuel à ce que des représentantes de son espèce existent dans le futur

Selon la théorie proposée dans Zoopolis, les droits revendiqués sont différenciés en fonction des groupes auxquels les animaux appartiennent et des relations que nous entretenons avec eux. C’est donc d’une théorie relationnelle des droits politiques dont il s’agit, mais d’une théorie néanmoins fondée sur les intérêts individuels des sujets de justice. Certaines des justifications mises de l’avant par les autrices en faveur de la théorie qu’elles présentent semblent cependant reposer sur autre chose que les intérêts individuels des animaux concernés… sur quelque chose qui risque de ressembler davantage à des intérêts collectifs ou à des droits appartenant aux espèces elles-mêmes.

Au chapitre cinq, lequel est consacré à l’extension de la citoyenneté aux animaux domestiqués, Sue et Will proposent une analogie avec les esclaves afro-américains qui, après leur émancipation, ne devaient évidemment pas être renvoyées en Afrique ou être menées à l’extinction. Il semble indéniable que les êtres humains enfin libérés de l’esclavage (officiellement, du moins) avaient intérêt à ce que leur culture soit maintenue dans le temps, à ce qu’on ne leur laisse pas entendre qu’il serait souhaitable que les personnes comme elles n’existent pas dans l’avenir et à ce qu’on leur permette d’avoir une descendance si c’est ce qu’ils voulaient. Or, il ne me semble pas certain que, de manière analogue, il soit dans l’intérêt des individus non humains que l’on a domestiqués (comme les vaches, par exemple) que des représentantes de leur espèce existent dans le futur. Si on faisait des animaux domestiqués des citoyennes et des citoyens, ces animaux auraient évidemment intérêt à continuer à vivre (tout comme les animaux humains, les animaux limitrophes et les animaux sauvages, d’ailleurs). Cela dit, il ne va pas de soi qu’ils auraient intérêt à ce que leur espèce soit conservée en tant que telle. En lui-même, l’objectif de perpétuer l’existence de certaines espèces ou races animales n’est pas nécessairement poursuivi par les individus qui appartiennent à ces espèces ou à ces races. On peut douter, en vérité, que bien des animaux domestiques tirent quelque bénéfice que ce soit de l’existence future d’êtres qui leur ressemblent. 

L’analogie avec l’esclavage humain semble donc reposer sur l’idée que les espèces elles-mêmes ont des intérêts et des droits, ou encore sur l’idée que notre société devrait rester mixte parce qu’une société sans chiens ni cochons aurait moins de valeur objective qu’une société dans laquelle ils seraient présents. Or, ces idées nous éloignent des principes qui sont censés être au fondement de la zoopolis permanente (c’est-à-dire d’une zoopolis qui ne serait pas mise en place que de manière transitoire, en attendant que les espèces disparaissent avec la mort « naturelle » des derniers de leurs représentants).

Si l’on s’en tient aux intérêts et aux droits individuels comme les autrices disent le vouloir, toute l’entreprise de créer une zoopolis permanente paraît fondée exclusivement sur l’intérêt à se reproduire des animaux domestiqués. Si l’on met de côté les droits des espèces et la valeur non instrumentale de leur diversité, alors il semble, en effet, que le seul fondement de tout le projet soit l’intérêt individuel des animaux domestiqués à se reproduire.

Notons bien sûr que cela n’atténue d’aucune manière l’opportunité d’accorder aux animaux domestiqués qui existent déjà le statut de citoyennes et de citoyens. Nous avons d’excellentes raisons d’octroyer aux individus non humains domestiqués qui sont déjà nés la citoyenneté pleine et entière, et de procéder aux adaptations institutionnelles que cela exige. En revanche, cela n’implique pas nécessairement que l’on « laisse » ces nouvelles citoyennes et ces nouveaux citoyens se reproduire.

Faire des choix éclairés

Hartmut Kiewert, « Coffee Break », 2016.

Avant d’en dire un peu plus sur la question de la reproduction, un petit détour s’impose. Les autrices critiquent avec raison l’idée d’un « fossé naturel et très profond » entre celles que l’on perçoit comme indépendantes et autonomes, d’un côté, et celles que l’on perçoit comme dépendantes et vulnérables, de l’autre côté. Il faut certainement reconnaître qu’une grande partie de la vulnérabilité des individus est due à la manière dont nos espaces sont aménagés, à la manière dont nous sommes organisées. De simples changements dans les conditions matérielles de notre environnement et dans le fonctionnement de nos institutions pourraient considérablement réduire les écarts entre les individus, en ce qui a trait à leur autonomie respective. Je n’ai qu’à retirer mes verres de contact pour me rappeler à quel point je suis moi-même vulnérable, à quel point je dépends des autres, des techniques qu’ils ont développées, du fait qu’ils mettent des lunettes et des lentilles à ma disposition.  

Les exemples offerts dans l’ouvrage Zoopolis montrent bien que les animaux domestiqués peuvent prendre beaucoup plus d’initiatives et faire bien plus de choix qu’à l’heure actuelle. Il suffit qu’on leur en donne la possibilité. Nous avons par conséquent le devoir de multiplier les occasions qui leur sont données d’exprimer leurs préférences et de choisir. Toutefois, cela ne signifie pas pour autant que ces animaux pourraient donner un consentement comparable à celui que l’on attend des agentes morales (des êtres capables d’autonomie rationnelle).

En cherchant légitimement à montrer que les animaux domestiqués sont capables d’ « agentivité dépendante », peut-être va-t-on un peu trop loin. Peut-être en vient-on à sous-estimer les problèmes liés à l’incapacité de comprendre certains enjeux. Car pour faire des choix éclairés, il ne suffit certainement pas toujours d’avoir des options. Il faut parfois disposer en outre des informations pertinentes et de certaines capacités d’analyse. Et c’est là, je pense, que le bât blesse, du moins quand les risques associés à certaines options sont très graves et parfois même létaux. On peut ainsi craindre que certains des choix les plus importants qui devraient pouvoir être faits par les animaux domestiqués dans une zoopolis ne puissent pas vraiment l’être de manière satisfaisante.

D’abord, on peut avoir des doutes quant à la réelle possibilité pour les animaux domestiqués de « sortir » de la communauté mixte humaine/non humaine, possibilité qui devrait impérativement leur être offerte, reconnaissent les autrices de Zoopolis. La plupart des animaux qui se retrouvent dans nos sociétés ne sont pas adaptés à la vie sauvage et ne pourraient s’épanouir dans un environnement très différent de celui dans lequel ils ont été élevés. Même si nous leur offrions la possibilité de quitter la communauté dans laquelle ils sont nés et à laquelle ils appartiennent, nous pourrions difficilement interpréter leur décision de rester ou de partir comme l’expression d’un choix, en bonne et due forme. Leur décision pourrait refléter ce qui leur paraît être la moins mauvaise des options qui s’offrent à eux. Ou, plus grave encore, elle pourrait avoir été prise sans tenir compte des risques impliqués. Un cheval curieux pourrait, par exemple, partir à l’aventure sans soupçonner les dangers que la vie sauvage lui réserve, qu’il s’agisse de mourir de soif, de faim, de maladie ou de succomber sous les griffes des prédateurs. Si les animaux ne disposent pas d’informations aussi cruciales que celles-là – des informations qui ne concernent ni plus ni moins que leurs chances de survie –, nous avons sans doute de bonnes raisons de douter du fait qu’ils puissent faire des choix éclairés au sujet de leur participation à la société mixte.

Nous avons, répétons-le, la responsabilité morale et politique de fournir bien davantage d’efforts pour augmenter l’autonomie des animaux domestiqués, c’est-à-dire la possibilité pour eux d’exprimer leurs préférences et de faire des choix significatifs. On peut cependant repérer des limites difficilement surmontables à ce que l’on peut espérer dans certaines sphères de leur vie. Si une des chattes avec qui j’habite décide d’aller dehors pour explorer le voisinage, puis-je raisonnablement supposer qu’elle assume le risque considérable de se faire renverser par une voiture ? En toute honnêteté, je ne suis pas certaine qu’elle puisse même l’entrevoir. Cela ne veut bien sûr pas dire qu’il faille garder toutes les chattes à l’intérieur d’espaces clôturés, mais la question est troublante et mérite d’être étudiée avec sérieux. C’est là un réel dilemme : il ne va pas du tout de soi que la bonne chose à faire est de les laisser se promener comme elles le veulent.

Si un animal exprime un désir alors qu’il lui manque certaines informations essentielles pour estimer ce qui sert le mieux ses intérêts à moyen et à long terme, on peut difficilement conclure qu’il est nécessairement dans son meilleur intérêt de satisfaire ce désir. Certes, il est souvent dans l’intérêt des individus de faire ce qu’ils veulent et de satisfaire leurs préférences. Mais ce n’est pas toujours le cas, y compris pour les êtres humains ! Lorsqu’il s’agit de prendre des décisions importantes ou graves, nous pensons que certaines conditions doivent être respectées avant de conclure qu’il y a bien un consentement éclairé. Avec les animaux non humains domestiqués, comme avec les enfants peut-être (parce que ni les uns ni les autres ne peuvent comprendre et assumer les risques sérieux associés à certaines options), une dose de paternalisme demeure parfois justifiée.

Refermons maintenant la parenthèse pour en arriver enfin à ce qui se trouve peut-être vraiment au fondement d’une zoopolis permanente, comme celle qu’envisagent Sue et Will : la question du droit des animaux domestiqués de se reproduire.

L’intérêt individuel à se reproduire

Hartmut Kiewert, « Mall II », 2016.

Tout se passe comme si l’on supposait que, parce qu’ils se reproduisent lorsqu’on les laisse faire, les animaux domestiqués font le choix d’avoir des petits. Si c’est bien là un choix, on peut toutefois se demander à quel point il est éclairé. La décision des êtres humains d’ainsi laisser les animaux se reproduire, dans le contexte particulier de la domestication du moins, devrait-elle réellement être perçue comme un effort de respecter leurs préférences ? On peut se demander si refuser la contraception orale aux animaux domestiqués (ce à quoi les humaines ont généralement accès) n’est pas une décision qu’on prend pour eux ou qu’on leur impose en quelque sorte. Ni plus ni moins que ne le serait la décision de leur administrer des contraceptifs oraux. Dans les deux cas, on peut soutenir que ce sont des êtres humains qui gèrent leur reproduction.

Les « empêcher » de se reproduire représente certainement une entorse à leur autonomie. Mais n’est-il pas aussi paternaliste de les « obliger » à assumer les conséquences de leurs actes de copulation alors que nous, les êtres humains, avons la possibilité d’avoir des rapports sexuels sans risquer qu’ils ne conduisent à des grossesses ? Dans le contexte de la domestication, nous sommes donc largement responsables de ce qui arrive aux animaux. Nos actes d’omission (ne pas donner de contraceptifs oraux, par exemple) ne sont peut-être pas d’une nature moralement bien différente de nos actes d’interférence (donner des contraceptifs oraux). Nous pouvons faire en sorte que leurs relations sexuelles ne mènent pas à des grossesses. Nous pouvons, au contraire, les laisser assumer les conséquences de leurs comportements sexuels – conséquences dont ils ne prennent certainement pas la mesure au moment de l’accouplement. Dans les deux cas, c’est peut-être, en quelque sorte, une décision que l’on prend, nous, pour eux.

Par ailleurs, il semble raisonnable de présumer que ce n’est pas toujours de manière volontaire que les animaux domestiqués ont des relations sexuelles. Il arrive certainement que les partenaires ne soient pas toutes les deux consentantes et il n’est pas simple de savoir si nous avons alors la responsabilité d’intervenir ou non. Or, même quand les deux partenaires semblent donner leur assentiment au rapport sexuel, on ne peut en déduire qu’elles font alors le choix d’avoir possiblement à vivre la parentalité. En ce qui a trait à la reproduction, on ne peut pas inférer du seul fait que les animaux expriment le désir d’avoir des rapports sexuels qu’ils souhaitent avoir une progéniture.

Il est vrai que, bien souvent, les femelles (chez les mammifères en particulier) prennent grand soin de leurs petits une fois qu’ils sont là. J’ai personnellement le désir de ne pas avoir d’enfants. Je suis persuadée, même, qu’il est dans mon intérêt de ne pas en avoir. Et pourtant, je suis tout aussi convaincue que j’aimerais mes enfants et que je prendrais bien soin d’eux si je devais – malgré mon souhait – me retrouver à en avoir. Je pense qu’en laissant les femelles domestiquées qui sont sous notre garde tomber enceintes, il n’est pas du tout certain que nous agissions de manière à ce qu’elles puissent satisfaire leurs préférences.

Si nos devoirs moraux sont dus aux individus plutôt qu’aux espèces auxquelles ils appartiennent, mener des espèces à leur extinction, quand aucun des membres de ces espèces n’en souffre, pourrait ne causer de tort à personne d’autre qu’aux êtres humains qui souhaitent continuer à profiter de leur présence, de leur compagnie.

Sauf exception, on ne peut pas, à l’inverse, être certaines du fait que les animaux domestiqués ne veulent pas de progéniture ou ne seraient pas mieux s’ils en avaient une. Il peut très bien être dans l’intérêt de certains animaux de faire l’expérience de la parentalité, au sens où avoir des bébés augmenterait la qualité de leur expérience subjective (les rendrait plus heureux). C’est peut-être même ce que désirent activement certains d’entre eux.

Mais le problème reste entier : comment pourrions-nous savoir qu’un animal souhaite ainsi vivre la parentalité, ou qu’il a le désir d’avoir des petits ? Nous nous butons ici à un problème épistémologique d’envergure, semble-t-il. Et l’on peut douter qu’il suffise de bien connaître les animaux dont nous prenons soin ou de les observer attentivement pour le contourner.

Par ailleurs, notons que même dans une zoopolis permanente, les êtres humains seraient constamment en train de gérer de près la reproduction des citoyennes non humaines. Les autrices qui critiquent la position des extinctionnistes parce qu’elle implique trop d’ingérence humaine dans la vie reproductive des animaux non humains semblent oublier que les choses ne seraient pas bien différentes dans les communautés mixtes. Comme il faudrait s’assurer d’avoir suffisamment de ressources pour offrir à toutes les citoyennes (humaines et non humaines) une vie décente ; comme les animaux domestiqués ont souvent des portées nombreuses et fréquentes ; et comme ces animaux n’exercent pas eux-mêmes de contrôle sur leur reproduction, il semble que nous devrions massivement intervenir de manière à limiter le nombre de naissances. Au point, peut-être, où, pour 1000 actes de copulation (le chiffre est pris au hasard), 1 seul puisse mener à une grossesse, spécialement si celle-ci risque de conduire à la naissance de plusieurs bébés. Évidemment, il faut reconnaître que, si des animaux non humains ont bel et bien intérêt à faire l’expérience de la maternité, il est préférable de frustrer cet intérêt aussi rarement que possible. Il serait alors moins dommageable de prévenir 999 grossesses (en présumant que les individus les désiraient effectivement ou, à tout le moins, en auraient bénéficié) que d’en prévenir 1000. Mais il faut reconnaître que la différence entre l’idéal extinctionniste et la zoopolis, au niveau du contrôle humain des naissances chez les non humains, n’est guère considérable.

Ce raisonnement trahit peut-être un pessimisme excessif. Sans doute s’appuie-il sur la crainte que, même dans un monde très différent du nôtre, il soit peu probable que nous continuions à côtoyer des êtres aussi vulnérables que les animaux domestiqués sans finir par les exploiter un tant soit peu. C’est là un risque que les autrices du livre Zoopolis reconnaissent parfaitement et soulèvent d’ailleurs tout au long de leur ouvrage. Or, si toute la partie de la théorie qui concerne les animaux domestiqués se fonde sur l’intérêt individuel incertain ou fragile de certains animaux domestiqués à se reproduire, on peut se demander si le risque en question en vaut la chandelle.

Le mythe qui risque de justifier l’exploitation actuelle

Hartmut Kiewert, « Lazy Afternoon », 2015.

Avant de conclure, mentionnons deux petits soucis d’ordre stratégique ceux-là. D’abord, une des motivations avouées des autrices, lorsqu’elles construisaient leur théorie, était la supposition que le modèle extinctionniste est repoussant pour les personnes qui auraient peut-être le plus de chances d’accepter un jour la position abolitionniste quant à l’exploitation animale. Ce sont souvent les gens qui adorent vivre avec des animaux de compagnie qui s’investissent le plus dans le mouvement de protection des animaux ou qui travaillent dans les refuges pour animaux abandonnés. Ces personnes ont souvent des animaux rescapés à la maison et si elles arrivent à voir qu’il n’y a pas de différence moralement pertinente entre leur chien et les cochons, et qu’elles deviennent véganes, c’est souvent parce qu’elles ressentent de l’empathie envers les animaux qui les entourent. Sue et Will font le pari qu’auprès de ces personnes qui ne peuvent imaginer un monde sans chiens et sans chats, le cadre qu’elles proposent pourrait avoir plus de succès que le modèle extinctionniste.

Cette supposition paraît raisonnable. En revanche, un autre problème stratégique potentiel doit être considéré. Un problème allant dans la direction opposée. La théorie proposée, surtout vu le succès qu’elle connaît, ne pourrait-elle pas avoir l’effet indésirable d’augmenter l’aisance qu’ont les gens à consommer des produits d’origine animale obtenus par les méthodes profondément injustes qui sont employées aujourd’hui ?

Dans Zoopolis, on explore la possibilité d’offrir aux citoyennes non humaines la possibilité de contribuer au bien commun en fournissant certains produits ou certains services ; on pense qu’il faudrait leur garantir un droit au travail, ce qui pourrait permettre aux membres d’une communauté de manger les œufs produits par certaines de leurs citoyennes, de boire le lait donné par d’autres, ou encore d’utiliser la laine des moutons. Or, on observe que lorsque les consommatrices pensent qu’il serait théoriquement possible de bénéficier de certains produits animaliers obtenus de manière moralement acceptable (ce qui est envisagé dans l’ouvrage, rappelons-le, relève du travail et non pas de l’exploitation – en supposant que l’on puisse bien distinguer les deux), elles se sentent étrangement plus à l’aise de continuer à consommer des produits équivalents, même s’ils sont ceux-là encore préparés dans des conditions profondément injustes.

Tant que l’on pourra s’accrocher à la possibilité théorique de manger des œufs, de se vêtir de laine ou de profiter du travail des animaux sans que cela n’implique d’injustices, on peut craindre un dérapage de ce genre : on peut craindre que de nombreuses personnes partent de l’idée qu’il suffirait d’améliorer graduellement la manière dont nous obtenons les produits d’origine animale pour conclure qu’il n’est donc pas nécessaire d’arrêter d’utiliser les animaux pour nos fins. Même si les conditions auxquelles ces produits pourraient être offerts aux êtres humains dans la zoopolis imaginée par Sue et Will sont extrêmement exigeantes, l’effet pervers évoqué ne pourrait pas nécessairement être évité. Une telle réflexion pourrait avoir pour effet de justifier aux yeux de certaines personnes un retour au simple réformisme (à l’idée qu’il suffit d’améliorer la façon dont on traite les animaux que l’on exploite pour nos fins), position que les autrices condamnent pourtant sévèrement.

Pour cette raison, la théorie offerte dans Zoopolis serait renforcée il me semble par l’inclusion d’une défense en règle du véganisme, et ce, en dépit du fait que l’utilisation « non exploitative » (et donc végane) de certains produits d’origine animale pourrait théoriquement être justifiée dans un monde largement différent du nôtre.

Le partage des ressources avec les citoyennes non humaines

Toujours à propos de la dimension stratégique du projet, permettons-nous un tout dernier bémol. Les coûts associés au réaménagement complet de nos communautés pour nous assurer de garantir tous les droits positifs de ces nouvelles citoyennes seraient considérables. Pour la plupart des gens qui ont toujours des intuitions spécistes (ce qui est indéniablement le cas de la vaste majorité des électrices et des décideuses), sans doute seraient-ils même parfaitement décourageants. Pour celles qui sont déjà des citoyennes, l’approche extinctionniste pourrait donc représenter la manière la plus facile et la moins coûteuse de mettre fin à l’exploitation immorale des animaux. Par comparaison à la création d’une zoopolis, cette approche exigerait en effet beaucoup moins de sacrifices ou de privations, puisqu’elle n’exige pas de payer pour des soins de santé offerts aux citoyennes non humaines, ou encore d’assumer les coûts de transformation des villes pour les rendre plus sécuritaires pour les animaux non humains.

Les ressources étant limitées, on peut craindre qu’il soit plus difficile de convaincre les gens de les partager avec de nombreuses nouvelles citoyennes que de les convaincre d’accepter que l’exploitation animale soit abolie et que les espèces d’animaux domestiqués en viennet à disparaître.

Il est vrai que le développement de notre sensibilité aux différences corporelles, mentales et psychologiques entre les individus profiterait non seulement aux animaux non humains devenus citoyens et citoyennes, mais aussi aux personnes humaines à mobilité réduite, par exemple, ou aux enfants. À l’heure actuelle, en effet, l’ensemble de nos aménagements urbains, notamment, a été pensé pour les êtres humains adultes doués de capacités physiques et cognitives bien particulières. Il n’en demeure pas moins que l’on aurait probablement beaucoup de mal à obtenir de la majorité qu’elle accepte de payer pour tous ces changements si la raison principalement mise en avant était celle de respecter les droits positifs de nouvelles citoyennes non humaines.

Réitérons en terminant que Zoopolis est un ouvrage d’une importance monumentale. C’est sans doute le livre le plus important dans le champ de l’éthique et de la justice animale des 25 dernières années (sans rien ne vouloir enlever à toutes les excellentes publications dans le domaine). Si l’on peut certainement le critiquer, on ne peut nier sa pertinence, j’oserais même dire son génie.


Photo : « Policewoman Assists Black Cats Crossing the Road », http://www.freakingnews.com.

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